— M. Athanase Dorémus.
— Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dorémus? s'écrie
Pinchinat.
— Il est professeur de danse, de grâces et de maintien, magnifiquement appointé par l'administration, sans parler des leçons particulières au cachet…
— Et qu'un Français est seul capable de donner!…» réplique Son
Altesse.
À présent, le quatuor sait à quoi s'en tenir sur l'organisation de la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'à s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entraîne vers l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lève tantôt sur un point de l'île, tantôt sur un autre, selon l'orientation donnée par le commodore Simcoë, Sébastien Zorn et ses camarades pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. À deux reprises, pendant la quinzaine qui suivit, des orages éclatèrent avec violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien quelques-unes sur le Pacifique, malgré son nom. La houle du large vint se briser contre la coque métallique, elle la couvrit de ses embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne frémit même pas sous les assauts de cette mer démontée. Les fureurs de l'Océan sont impuissantes contre elle. Le génie de l'homme a vaincu la nature.
Quinze jours après, le 11 juin, premier concert de musique de chambre, dont l'affiche, à lettres électriques, est promenée le long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes ont été préalablement présentés au gouverneur et à la municipalité. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux accueil. Les journaux ont rappelé les succès des tournées du Quatuor Concertant dans les États-Unis d'Amérique, et félicité chaudement le surintendant de s'être assuré son concours, — de manière un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir en même temps que d'entendre ces artistes exécutant les oeuvres des maîtres! Quel régal pour les connaisseurs!
De ce que les quatre Parisiens sont engagés au casino de Milliard- City à des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que leurs concerts doivent être offerts gratuitement au public. Loin de là. L'administration entend en retirer un large bénéfice, ainsi que font ces imprésarios américains auxquels leurs chanteuses coûtent un dollar la mesure et même la note. D'habitude, on paye pour les concerts théâtrophoniques et phonographiques du casino, on paiera donc, ce jour-là, infiniment plus cher. Les places sont toutes à prix égal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille francs en monnaie française, et Calistus Munbar se flatte de faire salle comble.
Il ne s'est pas trompé. La location a enlevé toutes les places disponibles. La confortable et élégante salle du casino n'en contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les eût mises aux enchères, on ne sait trop à quel taux fût montée la recette. Mais cela eut été contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui a une valeur marchande est coté d'avance par les mercuriales, le superflu comme le nécessaire. Sans cette précaution, étant données les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'éviter. Il est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de l'art, il est possible que les riches Bâbordais n'y aillent que par convenance.
Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de Philadelphie, de Baltimore, ce n'était pas exagération de leur part que de dire: voilà un public qui vaut des millions. Eh bien, ce soir-là, ils seraient restés au-dessous de la vérité s'ils n'avaient pas compté par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon, Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des fauteuils. Aux autres places, passim, nombre d'amateurs qui pour n'être que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un «fort sac», comme le fait justement remarquer Pinchinat.
«Allons-y!» dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrivée de se présenter sur l'estrade.