La seconde organisation, celle qui comprend les divers services administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'île. M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des États fédéraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la Confédération américaine pendant la guerre de sécession. Cyrus Bikerstaff a donc été heureusement choisi pour garder un juste milieu entre les deux sections de l'île.
Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est célibataire. C'est un homme froid, possédant le self control, très énergique sous sa flegmatique apparence, très anglais par son attitude réservée, ses manières gentlemanesques, la discrétion diplomatique qui préside à ses paroles comme à ses actes. En tout autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme très considérable et, par suite, très considéré. Mais ici, il n'est, en somme, que l'agent supérieur de la Compagnie. En outre, bien que son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en présence des nababs de Milliard-City?
Cyrus Bikerstaff, en même temps que gouverneur de l'île, est le maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'hôtel de ville élevé à l'extrémité de la Unième Avenue, à l'opposé de l'observatoire, où réside le commodore Ethel Simcoë. Là sont établis ses bureaux, là sont reçus tous les actes de l'état civil, naissances, avec une moyenne de natalité suffisante pour assurer l'avenir, décès, — les morts sont transportés au cimetière de la baie Madeleine, — mariages qui doivent être célébrés civilement avant de l'être religieusement, suivant le code de Standard-Island. Là fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne donnent jamais lieu à aucune plainte des administrés. Cela fait honneur au maire et à ses agents. Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès, Frascolin lui furent présentés par le surintendant, ils éprouvèrent en sa présence une très favorable impression, celle que produit l'individualité d'un homme bon et juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux préjugés ni aux chimères.
«Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous que de vous avoir. Peut-être le procédé employé par notre surintendant n'a-t-il pas été d'une correction absolue. Mais vous l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point à vous plaindre de notre municipalité. Elle ne vous demandera que deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les invitations particulières qui pourraient vous être adressées. Elle salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais que vous aurez été les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur de recevoir!»
Le quatuor fut enchanté de cet accueil et ne cacha point sa satisfaction à Calistus Munbar.
«Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, répond le surintendant avec un léger mouvement d'épaule. Il est regrettable qu'il ne possède point un ou deux milliards…
— On n'est pas parfait!» réplique Pinchinat. Le gouverneur-maire de Milliard-City est doublé de deux adjoints qui l'aident dans l'administration très simple de l'île à hélice. Sous leurs ordres, un petit nombre d'employés, rétribués comme il convient, sont affectés aux divers services. De conseil municipal, point. À quoi bon? Il est remplacé par le conseil des notables, — une trentaine de personnages des plus qualifiés par leur intelligence et leur fortune. Il se réunit lorsqu'il s'agit de quelque importante mesure à prendre — entre autres, le tracé de l'itinéraire qui doit être suivi dans l'intérêt de l'hygiène générale. Ainsi que nos Parisiens pouvaient le voir, il y a là, quelquefois, matière à discussion, et difficultés pour se mettre d'accord. Mais jusqu'ici, grâce à son intervention habile et sage, Cyrus Bikerstaff a toujours pu concilier les intérêts opposés, ménager les amours-propres de ses administrés. Il est entendu que l'un des adjoints est protestant, Barthélémy Ruge, l'autre catholique, Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires de la Standard-Island Company, et ils secondent avec zèle Cyrus Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois déjà, dans la plénitude de son indépendance, en dehors même de toutes relations diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, à l'abri des intempéries désobligeantes, sous le ciel de son choix, l'île sur laquelle le quatuor va résider une année entière. Qu'il y soit exposé à certaines aventures, que l'avenir lui réserve quelque imprévu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en dise le violoncelliste, tout étant réglé, tout se faisant avec ordre et régularité. Et pourtant, en créant ce domaine artificiel, lancé à la surface d'un vaste océan, le génie humain n'a-t-il pas dépassé les limites assignées à l'homme par le Créateur?… La navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment où le soleil franchit le méridien, le point est établi par les officiers de l'observatoire placés sous les ordres du commodore Ethel Simcoë. Un quadruple cadran, disposé aux faces latérales du beffroi de l'hôtel de ville, donne la position exacte en longitude et en latitude, et ces indications sont reproduites télégraphiquement au coin des divers carrefours, dans les hôtels, dans les édifices publics, à l'intérieur des habitations particulières, en même temps que l'heure qui varie suivant le déplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent donc à chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe sur l'itinéraire. À part ce déplacement insensible à la surface de cet Océan, Milliard-City n'offre aucune différence avec les grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence y est identique. Même fonctionnement de la vie publique et privée. Peu occupés, en somme, nos instrumentistes emploient leurs premiers loisirs à visiter tout ce que renferme de curieux le Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les points de l'île. Les deux fabriques d'énergie électrique excitent chez eux une réelle admiration par l'ordonnance si simple de leur outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double chapelet d'hélices, l'admirable discipline de leur personnel, l'une dirigée par l'ingénieur Watson, l'autre par l'ingénieur Somwah. À des intervalles réguliers, Bâbord-Harbour et Tribord- Harbour reçoivent dans leurs bassins les steamers affectés au service de Standard-Island, suivant que sa position présente plus de facilité pour l'atterrissage.
Si l'obstiné Sébastien Zorn se refuse à admirer ces merveilles, si Frascolin est plus modéré dans ses sentiments, en quel état de ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yvernès! À son opinion, le vingtième siècle ne s'écoulera pas sans que les mers soient sillonnées de villes flottantes. Ce doit être le dernier mot du progrès et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que celui de cette île mouvante, allant visiter ses soeurs de l'Océanie! Quant à Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent particulièrement grisé à n'entendre parler que de millions, comme on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire à Frascolin:
«Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs sur toi?…»
Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances, étant assuré de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs, sur la recommandation de l'étourdissant Munbar, qui ne se fût empressé de les bien traiter?