— Que vois-tu?… demande Frascolin.»

— Là-bas… des clochers…

— Oui… et des tours… et des façades de palais!… répond
Yvernès.

— Pas possible qu'on ait mangé là le capitaine Cook!…

— Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sébastien Zorn, en haussant les épaules. Le commodore s'est trompé de route…

— Assurément!» réplique Pinchinat. Non! le commodore Simcoë ne s'est point égaré. C'est bien là Oahu, et la ville, qui s'étend sur plusieurs kilomètres carrés, c'est bien Honolulu. Allons! il faut en rabattre. Que de changements depuis l'époque où le grand navigateur anglais a découvert ce groupe! Les missionnaires ont rivalisé de dévouement et de zèle. Méthodistes, anglicans, catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et triomphé du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la langue originelle tend à disparaître devant la langue anglo- saxonne, mais l'archipel renferme des Américains, des Chinois, — pour la plupart engagés au compte des propriétaires du sol, d'où est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Paké, — et enfin des Portugais, grâce aux services maritimes établis entre les Sandwich et l'Europe. Des indigènes, il s'en trouve encore, cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que ces naturels aient été fort décimés par la lèpre, maladie d'importation chinoise. Par exemple, ils ne présentent guère le type des mangeurs de chair humaine. «O couleur locale, s'écrie le premier violon, quelle main t'a grattée sur la palette moderne!» Oui! Le temps, la civilisation, le progrès, qui est une loi de nature, l'ont à peu près effacée, cette couleur. Et il faut bien le reconnaître, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes électriques de Standard-Island, dépassant la longue ligne de récifs, débarque Sébastien Zorn et ses camarades. Entre deux estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrité des mauvais vents par un amphithéâtre de montagnes. Depuis 1794, les écueils qui le défendent contre la houle du large, se sont exhaussés d'un mètre. Néanmoins il reste encore assez d'eau pour que les bâtiments, tirant de dix-huit à vingt pieds, puissent venir s'amarrer aux quais.

«Déception!… déception!… murmure Pinchinat. Il est vraiment déplorable qu'on soit exposé à perdre tant d'illusions en voyage…

— Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules.

— Non! s'écrie Yvernès toujours enthousiaste, et quel spectacle serait comparable à celui de cette île factice venant rendre visite aux archipels océaniens?…»

Néanmoins, si l'état moral des Sandwich s'est regrettablement modifié au vif déplaisir de nos artistes, il n'en est pas de même du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'océan Pacifique, malgré que le groupe occupe une région désignée sous le nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomètre s'y tient à un degré élevé, lorsque les alizés du nord-est ne dominent pas, si les contre-alizés du sud engendrent de violents orages nommés kouas dans le pays, la température moyenne d'Honolulu ne dépasse pas vingt et un degrés centigrades. On aurait donc mauvaise grâce à s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons indiqué, les malades américains affluent-ils dans l'archipel.