Quoi qu'il en soit, à mesure que le quatuor pénètre plus avant les secrets de cet archipel, ses illusions tombent… tombent comme les feuilles millevoyennes à la fin de l'automne. Il prétend avoir été mystifié, quand il ne devrait accuser que lui-même de s'être attiré cette mystification.

«C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans!» affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des Sandwich qu'elles étaient le dernier rempart de la sauvagerie indigène dans le Pacifique.

Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers:

«Que voulez-vous, mes chers amis? répond-il en clignant de l'oeil droit. C'est tellement changé depuis mon dernier voyage que je ne m'y reconnais plus!

— Farceur!» riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le gaster du surintendant.

Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidité extraordinaires. Naguère, les Sandwich jouissaient d'une monarchie constitutionnelle, fondée en 1837, avec deux chambres, celle des nobles et celle des députés. La première était nommée par les seuls propriétaires du sol, la seconde par tous les citoyens sachant lire et écrire, les nobles pour six ans, les députés pour deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui délibéraient en commun devant le ministère royal, formé de quatre conseillers du roi.

«Ainsi, dit Yvernès, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au lieu d'un singe à plumes, et auquel les étrangers venaient présenter leurs humbles hommages!…

— Je suis sûr, affirme Pinchinat, que cette Majesté-là n'avait même pas d'anneaux dans le nez… et qu'elle se fournissait de fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde!

— Ah! civilisation… civilisation! répète le premier violon. Ils n'avaient pas besoin de râtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils mordaient à même leurs prisonniers de guerre!»

Que l'on pardonne à ces fantaisistes cette façon d'envisager les choses! Oui! il y a eu un roi à Honolulu, ou, du moins, il y avait une reine, Liliuokalani, aujourd'hui détrônée, qui a lutté pour les droits de son fils, le prince Adey, contre les prétentions d'une certaine princesse Kaiulani au trône d'Havaï. Bref, pendant longtemps, l'archipel a été dans une période révolutionnaire, tout comme ces bons États de l'Amérique ou de l'Europe, auxquels il ressemble même sous ce rapport. Cela pouvait-il amener l'intervention efficace de l'armée havaïenne, et ouvrir l'ère funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite armée ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un régime avec cinq cents hommes, — du moins, au milieu des parages du Pacifique.