Lorsque le coup de canon attira l'attention de l'officier de Tribord-Harbour, le ketch ne se trouvait qu'à deux où trois milles. La chaloupe de sauvetage, s'étant portée à son secours, arriva à temps pour recueillir le capitaine et son équipage.

Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, — ce qui ne saurait étonner de la part d'indigènes de l'Ouest-Pacifique, où, ainsi que nous l'avons mentionné, la prépondérance britannique est acquise sans conteste. On apprend donc à quel accident de mer ils ont dû de s'être trouvés en détresse. Et même, si la chaloupe avait tardé de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu dans les profondeurs de l'Océan.

Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit du 4 au 5 août, le ketch avait été abordé par un steamer en grande marche. Bien qu'il eût ses feux de position, le capitaine Sarol n'avait pas été aperçu. La collision dut être si légère pour le steamer que celui-ci n'en ressentit rien, paraît-il, puisqu'il continua sa route, à moins toutefois, — fait qui malheureusement n'est pas rare, — qu'il eût préféré, en filant à toute vapeur, «se débarrasser de réclamations coûteuses et désagréables».

Mais ce choc, insignifiant pour un bâtiment de fort tonnage, dont la coque de fer est lancée avec une vitesse considérable, fut terrible pour le navire malais. Coupé à l'avant du mât de misaine, on ne s'expliquait guère qu'il n'eût pas coulé immédiatement. Il se maintint cependant à fleur d'eau, et les hommes restèrent accrochés aux pavois. Si la mer eût été mauvaise, pas un n'aurait pu résister aux lames balayant cette épave. Par bonne chance, le courant la dirigea vers l'est, et la rapprocha de Standard-Island.

Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il manifeste son étonnement que le ketch, à demi-submergé, ait dérivé jusqu'en vue de Tribord-Harbour.

«Je ne le comprends pas non plus, répond le Malais. Il faut que votre île ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures?…

— C'est la seule explication possible, réplique le commodore Simcoë. Il n'importe, après tout. On vous a sauvés, c'est l'essentiel.» Il était temps, d'ailleurs. Avant que la chaloupe se fût éloignée d'un quart de mille, le ketch avait coulé à pic.

Tel est le récit que le capitaine Sarol a fait d'abord à l'officier qui exécutait le sauvetage, puis au commodore Simcoë, puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, après qu'on eut donné tous les secours dont son équipage et lui paraissaient avoir le plus pressant besoin.

Se pose alors la question du rapatriement des naufragés. Ils faisaient voile vers les Nouvelles-Hébrides, lorsque la collision s'est produite. Standard-Island, qui descend au sud-est, ne peut modifier son itinéraire et obliquer vers l'ouest. Cyrus Bikerstaff offre donc aux naufragés de les débarquer à Nouka-Hiva, où ils attendront le passage d'un bâtiment de commerce en charge pour les Nouvelles-Hébrides.

Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort désolés. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans ressources, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient avec le ketch et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c'est s'exposer à y demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils?