— Eh! s'écrie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire de pareilles observations, et voilà ce que nos jolies Parisiennes ne voudront jamais admettre!»
Il n'existe que deux classes dans la population de Nouka-Hiva, et elles sont soumises à la loi du tabou. Cette loi fut inventée par les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres, afin de sauvegarder leurs privilèges et leurs biens. Le tabou a le blanc pour couleur, et aux objets taboués, lieu sacré, monument funéraire, maisons de chefs, les petites gens n'ont pas le droit de toucher. De là, une classe tabouée, à laquelle appartiennent les prêtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils, et une classe non tabouée, où sont relégués la plupart des femmes ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n'est pas permis de porter la main sur un objet protégé par le tabou, mais il est même interdit d'y porter ses regards.
«Et cette règle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si sévère aux Marquises, comme aux Pomotou, comme aux îles de la Société, que je ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l'enfreindre.
— Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille à tes mains, veille à tes yeux!» Le violoncelliste se contente de hausser les épaules, en homme que ces choses n'intéressent aucunement. Le 5 septembre, Standard-Island a quitté le mouillage de Taïo-Haé. Elle laisse dans l'est l'île de Houa-Houna (Kahuga), la plus orientale du premier groupe, dont on n'aperçoit que les lointaines hauteurs verdoyantes, et à laquelle les plages font défaut, son périmètre n'étant formé que de falaises coupées à pic. Il va sans dire qu'en passant le long de ces îles, Standard-Island a soin de modérer son allure, car une telle masse, lancée à toute vitesse, produirait une sorte de raz de marée qui jetterait les embarcations à la côte et inonderait le littoral. On se tient à quelques encablures seulement de Uapou, d'un aspect remarquable, car elle est hérissée d'aiguilles basaltiques. Deux anses, nommées, l'une, baie Possession, et l'autre, baie de Bon-Accueil, indiquent qu'elles ont eu un Français pour parrain. C'est là, en effet, que le capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au delà, Ethel Simcoë, s'engageant à travers les parages du second groupe, se dirige vers Hiva-Oa, l'île Dominica suivant l'appellation espagnole. La plus vaste de l'archipel, d'origine volcanique, elle mesure une périphérie de cinquante-six milles. On peut observer très distinctement ses falaises, taillées dans une roche noirâtre, et les cascades qui se précipitent des collines centrales, revêtues d'une végétation puissante. Un détroit de trois milles sépare cette île de Taou-Ata. Comme Standard-Island n'aurait pu trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou- Ata par l'ouest, où la baie Madre de Dios, — baie Résolution, de Cook, — reçut les premiers navires européens. Cette île gagnerait à être moins rapprochée de sa rivale Hiva-Oa. Peut-être alors, la guerre étant plus difficile de l'une à l'autre, les peuplades ne pourraient prendre contact et se décimer avec l'entrain qu'elles y apportent encore. Après avoir relevé à l'est le gisement de Motane, stérile, sans abri, sans habitants, le commodore Simcoë prend direction vers Fatou-Hiva, ancienne île de Cook. Ce n'est, à vrai dire, qu'un énorme rocher, où pullulent les oiseaux de la zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles de circonférence!
Tel est le dernier îlot du sud-est que les Milliardais perdent de vue dans l'après-midi du 9 septembre. Afin de se conformer à son itinéraire, Standard-Island met le cap au sud-ouest, pour rallier l'archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie médiane.
Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre correspondant au mois de mars de l'hémisphère boréal.
Dans la matinée du 11 septembre, la chaloupe de Bâbord-Harbour a recueilli une des bouées flottantes, à laquelle se rattache un des câbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une couche de gutta assure le complet isolement, est raccordé aux appareils de l'observatoire, et la communication téléphonique s'établit avec la côte américaine.
L'administration de Standard-Island Company est consultée sur la question des naufragés du ketch malais. Autorisait-elle le gouverneur à leur accorder passage jusqu'aux parages des Fidji, où leur rapatriement pourrait s'opérer dans des conditions plus rapides et moins coûteuses?
La réponse est favorable. Standard-Island a même la permission de se porter vers l'ouest jusqu'aux Nouvelles-Hébrides, afin d'y débarquer les naufragés, si les notables de Milliard-City n'y voient pas d'inconvénient.
Cyrus Bikerstaff informe de cette décision le capitaine Sarol, et celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux administrateurs de la baie Madeleine.