XII — Trois semaines aux Pomotou

En vérité, le quatuor ferait preuve d'une révoltante ingratitude envers Calistus Munbar s'il ne lui était pas reconnaissant de l'avoir, même un peu traîtreusement, attiré sur Standard-Island. Qu'importe le moyen dont le surintendant s'est servi pour faire des artistes parisiens les hôtes fêtés, adulés et grassement rémunérés de Milliard-City! Sébastien Zorn ne cesse de bouder, car on ne changera jamais un hérisson aux piquants acérés en une chatte à la moelleuse fourrure. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même, n'auraient pu rêver plus délicieuse existence. Une excursion, sans dangers ni fatigues, à travers ces admirables mers du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque toujours égal, grâce aux changements de parages! Et puis, n'ayant point à prendre parti dans la rivalité des deux camps, acceptés comme l'âme chantante de l'île à hélice, reçus chez la famille Tankerdon et les plus distinguées de la section bâbordaise, comme chez la famille Coverley et les plus notables de la section tribordaise, traités avec honneur par le gouverneur et ses adjoints à l'hôtel de ville, par le commodore Simcoë et ses officiers à l'observatoire, par le colonel Stewart et sa milice, prêtant leur concours aux fêtes du Temple comme aux cérémonies de Saint-Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employés, nous le demandons à toute personne raisonnable, nos compatriotes peuvent-ils regretter le temps où ils couraient les cités de la république fédérale, et quel est l'homme qui serait assez ennemi de lui-même pour ne pas leur porter envie?

«Vous me baiserez les mains!» avait dit le surintendant dès leur première entrevue.

Et, s'ils ne l'avaient pas fait, s'ils ne le firent pas, c'est qu'il ne faut jamais baiser une main masculine.

Un jour, Athanase Dorémus, le plus fortuné des mortels s'il en fut, leur dit:

«Voilà près de deux ans que je suis à Standard-Island, et je regretterais qu'il n'y en eût pas soixante, si l'on m'assurait que dans soixante ans j'y serai encore…

— Vous n'êtes pas dégoûté, répond Pinchinat, avec vos prétentions à devenir centenaire!

— Eh! monsieur Pinchinat, soyez sûr que j'atteindrai la centaine!
Pourquoi voulez-vous que l'on meure à Standard-Island?…

— Parce que l'on meurt partout…

— Pas ici, monsieur, pas plus qu'on ne meurt dans le paradis céleste!» Que répondre à cela? Cependant il y avait bien, de temps à autre, quelques gens malavisés qui passaient de vie à trépas, même sur cette île enchantée. Et alors les steamers emportaient leurs dépouilles jusqu'aux cimetières lointains de Madeleine-bay. Décidément, il est écrit qu'on ne saurait être complètement heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques points noirs à l'horizon. Il faut même le reconnaître, ces points noirs prennent peu à peu la forme de nuages fortement électrisés, qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et bourrasques. Inquiétante, cette regrettable rivalité des Tankerdon et des Coverley, — rivalité qui approche de l'état aigu. Leurs partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard-City est menacée de troubles, d'émeutes, de révolutions? Est-ce que l'administration aura le bras assez énergique, et le gouverneur Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre ces Capulets et ces Montaigus d'une île à hélice?… On ne sait trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l'amour-propre paraît être sans limites.