Or, depuis la scène qui s'est produite au passage de la Ligne, les deux Milliardaires sont ennemis déclarés. Leurs amis les soutiennent de part et d'autre. Tout rapport a cessé entre les deux sections. Du plus loin qu'on s'aperçoit, on s'évite, et si l'on se rencontre, quel échange de gestes menaçants, de regards farouches! Le bruit s'est même répandu que l'ancien commerçant de Chicago et quelques Bâbordais allaient fonder une maison de commerce, qu'ils demandaient à la Compagnie l'autorisation de créer une vaste usine, qu'ils y importeraient cent mille porcs, et qu'ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans les divers archipels du Pacifique…
Après cela, on croira volontiers que l'hôtel Tankerdon et l'hôtel Coverley sont deux poudrières. Il suffirait d'une étincelle pour les faire sauter, Standard-Island avec. Or, ne point oublier qu'il s'agit d'un appareil flottant au-dessus des plus profonds abîmes. Il est vrai, cette explosion ne pourrait être que «toute morale», s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais elle risquerait d'avoir pour conséquence que les notables prendraient sans doute le parti de s'expatrier. Voilà une détermination qui compromettrait l'avenir et, très probablement, la situation financière de la Standard-Island Company!
Tout cela est gros de complications menaçantes, sinon de catastrophes matérielles. Et qui sait même si ces dernières ne sont pas à redouter?…
En effet, peut-être les autorités, moins endormies dans une sécurité trompeuse, auraient-elles dû surveiller de près le capitaine Sarol et ses Malais, si hospitalièrement accueillis à la suite de leur naufrage! Non pas que ces gens s'abandonnent à des propos suspects, étant peu loquaces, vivant à l'écart, se tenant en dehors de toutes relations, jouissant d'un bien-être qu'ils regretteront dans leurs sauvages Nouvelles-Hébrides! Y a-t-il donc lieu de les soupçonner? Oui et non. Toutefois un observateur plus éveillé constaterait qu'ils ne cessent de parcourir Standard- Island, qu'ils étudient sans cesse Milliard-City, la disposition de ses avenues, l'emplacement de ses palais et de ses hôtels, comme s'ils cherchaient à en lever un plan exact. On les rencontre à travers le parc et la campagne. Ils se rendent fréquemment soit à Bâbord-Harbour, soit à Tribord-Harbour, observant les arrivées et les départs des navires. On les voit, en de longues promenades, explorer le littoral, où les douaniers sont, jour et nuit, de faction, et visiter les batteries disposées à l'avant et à l'arrière de l'île. Après tout, quoi de plus naturel? Ces Malais désoeuvrés peuvent-ils mieux employer le temps qu'en excursions, et y a-t-il lieu de voir là quelque démarche suspecte?
Cependant le commodore Simcoë gagne peu à peu vers le sud-ouest sous petite allure. Yvernès, comme si son être se fût transformé depuis qu'il est devenu un mouvant insulaire, s'abandonne au charme de cette navigation. Pinchinat et Frascolin le subissent aussi. Que de délicieuses heures passées au casino, en attendant les concerts de quinzaine et les soirées où on se les dispute à prix d'or! Chaque matin, grâce aux journaux de Milliard-City, approvisionnés de nouvelles fraîches par les câbles, et de faits divers datant de quelques jours par les steamers en service régulier, ils sont au courant de tout ce qui intéresse dans les deux continents, au quadruple point de vue mondain, scientifique, artiste, politique. Et, à ce dernier point de vue, il faut reconnaître que la presse anglaise de toute nuance ne cesse de récriminer contre l'existence de cette île ambulante, qui a pris le Pacifique pour théâtre de ses excursions. Mais, de telles récriminations, on les dédaigne à Standard-Island comme à la baie Madeleine.
N'oublions pas de mentionner que, depuis quelques semaines déjà, Sébastien Zorn et ses camarades ont pu lire, sous la rubrique des informations de l'étranger, que leur disparition a été signalée par les feuilles américaines. Le célèbre Quatuor Concertant, si fêté dans les États de l'Union, si attendu de ceux qui n'ont pas encore eu le bonheur de le posséder, ne pouvait avoir disparu, sans que cette disparition ne fît une grosse affaire. San-Diégo ne les a pas vus au jour indiqué, et San-Diégo a jeté le cri d'alarme. On s'est informé, et de l'enquête a résulté cette constatation, c'est que les artistes français étaient en cours de navigation à bord de l'île à hélice, après un enlèvement opéré sur le littoral de la Basse-Californie. Somme toute, comme ils n'ont pas réclamé contre cet enlèvement, il n'y a point eu échange de notes diplomatiques entre la Compagnie et la République fédérale. Quand il plaira au quatuor de reparaître sur le théâtre de ses succès, il sera le bien venu.
On comprend que les deux violons et l'alto ont imposé silence au violoncelle, lequel n'eût pas été fâché d'être cause d'une déclaration de guerre, qui eût mis aux prises le nouveau continent et le Joyau du Pacifique!
D'ailleurs, nos instrumentistes ont plusieurs fois écrit en France depuis leur embarquement forcé. Leurs familles, rassurées, leur adressent de fréquentes lettres, et la correspondance s'opère aussi régulièrement que par les services postaux entre Paris et New-York.
Un matin, — le 17 septembre, — Frascolin, installé dans la bibliothèque du casino, éprouve le très naturel désir de consulter la carte de cet archipel des Pomotou, vers lequel il se dirige. Des qu'il a ouvert l'atlas, dès que son oeil s'est porté sur ces parages de l'océan Pacifique:
«Mille chanterelles! s'écrie-t-il, en monologuant, comment Ethel Simcoë fera-t-il pour se débrouiller dans ce chaos?… Jamais il ne trouvera passage à travers cet amas d'îlots et d'îles!… Il y en a des centaines!… Un véritable tas de cailloux au milieu d'une mare!… Il touchera, il s'échouera, il accrochera sa machine à cette pointe, il la crèvera sur cette autre!… Nous finirons par demeurer à l'état sédentaire dans ce groupe plus fourmillant que notre Morbihan de la Bretagne!»