Il a raison, le raisonnable Frascolin. Le Morbihan ne compte que trois cent soixante-cinq îles, — autant que de jours dans l'année, — et, sur cet archipel des Pomotou, on ne serait pas gêné d'en relever le double. Il est vrai, la mer qui les baigne est circonscrite par une ceinture de récifs coralligènes, dont la circonférence n'est pas inférieure à six cent cinquante lieues, suivant Élisée Reclus.

Néanmoins, en observant la carte de ce groupe, il est permis de s'étonner qu'un navire, et a fortiori un appareil marin tel que Standard-Island, ose s'aventurer à travers cet archipel. Compris entre les dix-septième et vingt-huitième parallèles sud, entre les cent trente-quatrième et cent quarante-septième méridiens ouest, il se compose d'un millier d'îles et d'îlots, — on a dit sept cents au juger — depuis Mata-Hiva jusqu'à Pitcairn.

Il n'est donc pas surprenant que ce groupe ait reçu diverses qualifications: entre autres, celles d'archipel Dangereux ou de mer Mauvaise. Grâce à la prodigalité géographique dont l'océan Pacifique a le privilège, il s'appelle aussi îles Basses, îles Tuamotou, ce qui signifie «îles éloignées», îles Méridionales, îles de la Nuit, Terres mystérieuses. Quant au nom de Pomotou ou Pamautou, qui signifie îles Soumises, une députation de l'archipel, réunie en 1850 à Papaeté la capitale de Taïti, a protesté contre cette dénomination. Mais, quoique le gouvernement français, déférant en 1852 à cette protestation, ait choisi, entre tous ces noms, celui de Tuamotou, mieux vaut garder, en ce récit, l'appellation plus connue de Pomotou.

Cependant, si dangereuse que puisse être cette navigation, le commodore Simcoë n'hésite pas. Il a une telle habitude de ces mers, que l'on peut s'en fier à lui. Il manoeuvre son île comme un canot. Il la fait virer sur place. On dirait qu'il la conduit à la godille. Frascolin peut être rassuré pour Standard-Island: les pointes de Pomotou n'effleureront même pas sa carène d'acier.

Dans l'après-midi du 19, les vigies de l'observatoire ont signalé les premiers émergements du groupe à une douzaine de milles. En effet, ces îles sont extrêmement basses. Si quelques-unes dépassent le niveau de la mer d'une quarantaine de mètres, soixante-quatorze ne sortent que d'une demi-toise, et seraient noyées deux fois par vingt-quatre heures, si les marées n'étaient pas à peu près nulles. Les autres ne sont que des attols, entourés de brisants, des bancs coralligènes d'une aridité absolue, de simples récifs, régulièrement orientés dans le même sens que l'archipel.

C'est par l'est que Standard-Island attaque le groupe, afin de rallier l'île Anaa que Fakarava a remplacée comme capitale, depuis qu'Anaa a été en partie détruite par le terrible cyclone de 1878, — lequel fit périr un grand nombre de ses habitants, et porta ses ravages jusqu'à l'île de Kaukura.

C'est d'abord Vahitahi, qui est relevée à trois milles au large. Les précautions les plus minutieuses sont prises dans ces parages, les plus dangereux de l'archipel, à cause des courants et de l'extension des récifs vers l'est. Vahitahi n'est qu'un amoncellement de corail, flanqué de trois îlots boisés, dont celui du nord est occupé par le principal village.

Le lendemain, on aperçoit l'île d'Akiti, avec ses récifs tapissés de prionia, de pourpier, d'une herbe rampante à teinte jaunâtre, de bourrache velue. Elle diffère des autres en ce qu'elle ne possède pas de lagon intérieur. Si elle est visible d'une assez grande distance, c'est que sa hauteur au-dessus du niveau océanique est supérieure à la moyenne.

Le jour suivant, autre île un peu plus importante, Amanu, dont le lagon est en communication avec la mer par deux passes de la côte nord-ouest.

Tandis que la population milliardaise ne demande qu'à se promener indolemment au milieu de cet archipel qu'elle a visité l'année précédente, se contentant d'admirer ses merveilles au passage, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, se seraient fort accommodés de quelques relâches, pendant lesquelles ils auraient pu explorer ces îles dues au travail des polypiers, c'est-à-dire artificielles… comme Standard-Island…