«La vilaine bête! s'écrie Yvernès.
— C'est un crabe!» répond Frascolin. Un crabe, en effet, — ce crabe qui est appelé birgo par les indigènes, et dont il y a grand nombre sur ces îles. Ses pattes de devant forment deux solides tenailles ou cisailles, avec lesquelles il parvient à ouvrir les noix, dont il fait sa nourriture préférée. Ces birgos vivent au fond de sortes de terriers, profondément creusés entre les racines, où ils entassent des fibres de cocos en guise de litière. Pendant la nuit plus particulièrement, ils vont à la recherche des noix tombées, et même ils grimpent au tronc et aux branches du cocotier afin d'en abattre les fruits. Il faut que le crabe en question ait été pris d'une faim de loup, comme le dit Pinchinat, pour avoir quitté en plein midi sa sombre retraite. On laisse faire l'animal, car l'opération promet d'être extrêmement curieuse. Il avise une grosse noix au milieu des broussailles; il en déchire peu à peu les fibres avec ses pinces; puis, lorsque la noix est à nu, il attaque la dure écorce, la frappant, la martelant au même endroit. Ouverture faite, le birgo retire la substance intérieure en employant ses pinces de derrière dont l'extrémité est fort amincie.
Il est certain, observe Yvernès, que la nature a créé ce birgo pour ouvrir des noix de coco…
— Et qu'elle a créé la noix de coco pour nourrir le birgo, ajoute
Frascolin.
— Eh bien, si nous contrariions les intentions de la nature, en empêchant ce crabe de manger cette noix, et cette noix d'être mangée par ce crabe?… propose Pinchinat.
— Je demande qu'on ne le dérange pas, dit Yvernès. Ne donnons pas, même à un birgo, une mauvaise idée des Parisiens en voyage!»
On y consent, et le crabe, qui a sans doute jeté un regard courroucé sur Son Altesse, adresse un regard de reconnaissance au premier violon du Quatuor Concertant.
Après soixante heures de relâche devant Anaa, Standard-Island suit la direction du nord. Elle pénètre à travers le fouillis des îlots et des îles, dont le commodore Simcoë descend le chenal avec une parfaite sûreté de main. Il va de soi que, dans ces conditions, Milliard-City est un peu abandonnée de ses habitants au profit du littoral, et plus particulièrement de la partie qui avoisine la batterie de l'Éperon. Toujours des îles en vue, ou plutôt de ces corbeilles verdoyantes qui semblent flotter à la surface des eaux. On dirait d'un marché aux fleurs sur un des canaux de la Hollande. De nombreuses pirogues louvoient aux approches des deux ports; mais il ne leur est pas permis d'y entrer, les agents ayant reçu des ordres formels à cet égard. Nombre de femmes indigènes viennent à la nage, lorsque l'île mouvante range à courte distance les falaises madréporiques. Si elles n'accompagnent pas les hommes dans leurs canots, c'est que, ces embarcations sont tabouées pour le beau sexe pomotouan, et qu'il lui est interdit d'y prendre place.
Le 4 octobre, Standard-Island s'arrête devant Fakarava, à l'ouvert de la passe du sud. Avant que les embarcations débordent pour transporter les visiteurs, le résident français s'est présenté à Tribord-Harbour, d'où le gouverneur a donné l'ordre de le conduire à l'hôtel municipal.
L'entrevue est très cordiale. Cyrus Bikerstaff a sa figure officielle, — celle qui lui sert dans les cérémonies de ce genre. Le résident, un vieil officier de l'infanterie de marine, n'est pas en reste avec lui. Impossible d'imaginer rien de plus grave, de plus digne, de plus convenable, de plus «en bois» de part et d'autre.