C'était un jaguar, d'une taille au moins égale à celle de ses congénères d'Asie, c'est-à-dire qu'il mesurait plus de cinq pieds de l'extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien autrement redoutable que le couguar, qui n'est que le rival du loup!

Le jaguar s'avança et regarda autour de lui, le poil hérissé, l'œil en feu, comme s'il n'eût pas senti l'homme pour la première fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et Harbert, s'imaginant qu'il n'avait pas aperçu le jaguar, allait s'élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la main et continua de marcher. Il n'en était pas à son premier tigre, et, s'avançant jusqu'à dix pas de l'animal, il demeura immobile, la carabine à l'épaule, sans qu'un de ses muscles tressaillît.

Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants à contempler l'animal, étendu sur le sol, dont la magnifique dépouille ferait l'ornement de la grande salle de Granite-House.

«Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie! s'écria Harbert dans un accès d'enthousiasme bien naturel.

— Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait autant.

— Moi! un pareil sang-froid! ...

— Figure-toi, Harbert, qu'un jaguar est un lièvre, et tu le tireras le plus tranquillement du monde.

— Voilà! répondit Pencroff. Ce n'est pas plus malin que cela!

— Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne l'occuperions pas pendant la nuit?