«Le pavillon noir!» s'écria-t-il.

En effet, une sombre étamine se développait à la corne du brick, et c'était à bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un navire suspect!

L'ingénieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? Était-ce un bâtiment de pirates? Écumait-il ces basses mers du Pacifique, faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que venait-il chercher sur les atterrages de l'île Lincoln? Voyait-il en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une receleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un port de refuge pour les mois d'hiver? L'honnête domaine des colons était-il destiné à se transformer en un refuge infâme, — sorte de capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l'esprit des colons. Il n'y avait pas à douter, d'ailleurs, de la signification qu'il convenait d'attacher à la couleur du pavillon arboré. C'était bien celui des écumeurs de mer! C'était celui que devait porter le Duncan, si les convicts avaient réussi dans leurs criminels projets!

On ne perdit pas de temps à discuter.

«Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il qu'observer le littoral de l'île? Peut-être son équipage ne débarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu'il en soit, nous devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin, établi sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement reconnaissable. Qu'Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes. Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les fenêtres de Granite-House. Que tous les feux soient éteints. Que rien enfin ne trahisse la présence de l'homme sur cette île!

— Et notre embarcation? dit Harbert.

— Oh! répondit Pencroff, elle est abritée dans port-ballon, et je défie bien ces gueux-là de l'y trouver!»

Les ordres de l'ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires pour que tout indice d'habitation fût dissimulé. Pendant qu'ils s'occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la lisière du bois de jacamar et en rapportèrent une grande quantité de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance, figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de la muraille granitique. En même temps, les munitions et les armes furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier instant, dans le cas d'une agression inopinée.

Quand toutes ces précautions eurent été prises: