Gédéon Spilett n'avait pas quitté Harbert, qui était pris maintenant d'une fièvre intermittente, ce n'était que trop certain, et cette fièvre, il fallait à tout prix la couper avant qu'elle devînt plus grave.

«Et pour la couper, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un fébrifuge.

— Un fébrifuge!... répondit l'ingénieur. Nous n'avons ni quinquina, ni sulfate de quinine!

— Non, dit Gédéon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du lac, et l'écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

— Essayons donc sans perdre un instant!» répondit Cyrus Smith.

L'écorce de saule, en effet, a été justement considérée comme un succédané du quinquina, aussi bien que le marronnier de l'Inde, la feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment essayer de cette substance, bien qu'elle ne valût pas le quinquina, et l'employer à l'état naturel, puisque les moyens manquaient pour en extraire l'alcaloïde, c'est-à-dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-même couper sur le tronc d'une espèce de saule noir quelques morceaux d'écorce; il les rapporta à Granite-House, il les réduisit en poudre, et cette poudre fut administrée le soir même à Harbert.

La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque délire, mais la fièvre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne revint pas davantage le jour suivant.

Pencroff reprit quelque espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Il pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas quotidiennes, que la fièvre fût tierce, en un mot, et qu'elle revînt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l'attendit-on avec la plus vive anxiété.

On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la période apyrexique, Harbert demeurait comme brisé, ayant la tête lourde et facile aux étourdissements. Autre symptôme qui effraya au dernier point le reporter: le foie d'Harbert commençait à se congestionner, et bientôt un délire plus intense démontra que son cerveau se prenait aussi.