— Alors, s'écria Pencroff, en se croisant les bras et en frappant la terre du pied, inutile de travailler au bateau, n'est-ce pas?

— Pencroff, répondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir jusqu'au bout!»

En ce moment, le fleuve de laves, après s'être frayé un passage à travers ces beaux arbres qu'il dévorait, arriva à la limite du lac. Là existait un certain exhaussement du sol qui, s'il eût été plus considérable, eût peut-être suffi à contenir le torrent.

«À l'œuvre!» s'écria Cyrus Smith.

La pensée de l'ingénieur fut aussitôt comprise.

Ce torrent, il fallait l'endiguer, pour ainsi dire, et l'obliger ainsi à se déverser dans le lac.

Les colons coururent au chantier. Ils en rapportèrent des pelles, des pioches, des haches, et là, au moyen de terrassements et d'arbres abattus, ils parvinrent, en quelques heures, à élever une digue haute de trois pieds sur quelques centaines de pas de longueur. Il leur semblait, quand ils eurent fini, qu'ils n'avaient travaillé que quelques minutes à peine!

Il était temps. Les matières liquéfiées atteignirent presque aussitôt la partie inférieure de l'épaulement. Le fleuve se gonfla comme une rivière en pleine crue qui cherche à déborder et menaça de dépasser le seul obstacle qui pût l'empêcher d'envahir tout le Far-West... Mais la digue parvint à le contenir, et, après une minute d'hésitation qui fut terrible, il se précipita dans le lac Grant par une chute haute de vingt pieds.

Les colons, haletants, sans faire un geste, sans prononcer une parole, regardèrent alors cette lutte des deux éléments. Quel spectacle que ce combat entre l'eau et le feu! Quelle plume pourrait décrire cette scène d'une merveilleuse horreur, et quel pinceau la pourrait peindre? L'eau sifflait en s'évaporant au contact des laves bouillonnantes. Les vapeurs, projetées dans l'air, tourbillonnaient à une incommensurable hauteur, comme si les soupapes d'une immense chaudière eussent été subitement ouvertes.

Mais, si considérable que fût la masse d'eau contenue dans le lac, elle devait finir par être absorbée, puisqu'elle ne se renouvelait pas, tandis que le torrent, s'alimentant à une source inépuisable, roulait sans cesse de nouveaux flots de matières incandescentes.