Les premières laves qui tombèrent dans le lac se solidifièrent immédiatement et s'accumulèrent de manière à émerger bientôt. À leur surface glissèrent d'autres laves qui se firent pierres à leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jetée se forma de la sorte et menaça de combler le lac, qui ne pouvait déborder, car le trop-plein de ses eaux se dépensait en vapeurs. Sifflements et grésillements déchiraient l'air avec un bruit assourdissant, et les buées, entraînées par le vent, retombaient en pluie sur la mer. La jetée s'allongeait, et les blocs de laves solidifiées s'entassaient les uns sur les autres. Là où s'étendaient autrefois des eaux paisibles apparaissait un énorme entassement de rocs fumants, comme si un soulèvement du sol eût fait surgir des milliers d'écueils. Que l'on suppose ces eaux bouleversées pendant un ouragan, puis subitement solidifiées par un froid de vingt degrés, et on aura l'aspect du lac, trois heures après que l'irrésistible torrent y eut fait irruption.

Cette fois, l'eau devait être vaincue par le feu.

Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que l'épanchement lavique eût été dirigé vers le lac Grant. Ils avaient devant eux quelques jours de répit. Le plateau de Grande-vue, Granite-House et le chantier de construction étaient momentanément préservés. Or, ces quelques jours, il fallait les employer à border le navire et à le calfater avec soin. Puis, on le lancerait à la mer et on s'y réfugierait, quitte à le gréer, quand il reposerait dans son élément. Avec la crainte de l'explosion qui menaçait de détruire l'île, il n'y avait plus aucune sécurité à demeurer à terre. Cette retraite de Granite-House, si sûre jusqu'alors, pouvait à chaque minute refermer ses parois de granit!

Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30 janvier, les colons travaillèrent au navire autant que vingt hommes eussent pu le faire. À peine prenaient-ils quelque repos, et l'éclat des flammes qui jaillissaient du cratère leur permettait de continuer nuit et jour. L'épanchement volcanique se faisait toujours, mais peut-être avec moins d'abondance. Ce fut heureux, car le lac Grant était presque entièrement comblé, et si de nouvelles laves eussent glissé à la surface des anciennes, elles se fussent inévitablement répandues sur le plateau de Grande-vue, et de là sur la grève.

Mais si de ce côté l'île était en partie protégée, il n'en était pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant de laves qui avait suivi la vallée de la rivière de la chute, vallée large, dont les terrains se déprimaient de chaque côté du creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent s'était donc répandu à travers la forêt de Far-West. À cette époque de l'année où les essences étaient desséchées par une chaleur torride, la forêt prit feu instantanément, de telle sorte que l'incendie se propagea à la fois par la base des troncs et par les hautes ramures dont l'entrelacement aidait aux progrès de la conflagration. Il semblait même que le courant de flamme se déchaînât plus vite à la cime des arbres que le courant de laves à leur pied.

Il arriva, alors, que les animaux, affolés, fauves ou autres, jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume, se réfugièrent du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes, au delà de la route de port-ballon. Mais les colons étaient trop occupés de leur besogne, pour faire attention même aux plus redoutables de ces animaux. Ils avaient, d'ailleurs, abandonné Granite-House, ils n'avaient même pas voulu chercher abri dans les cheminées, et ils campaient sous une tente, près de l'embouchure de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff, qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l'île si profondément dévastée!

C'était un spectacle désolant, en effet. Toute la partie boisée de l'île était maintenant dénudée. Un seul bouquet d'arbres verts se dressait à l'extrémité de la presqu'île serpentine. Çà et là grimaçaient quelques souches ébranchées et noircies. L'emplacement des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes. L'envahissement des laves avait été complet. Où se développait autrefois cette admirable verdure, le sol n'était plus qu'un sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les vallées de la rivière de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule goutte d'eau à la mer, et les colons n'auraient eu aucun moyen d'apaiser leur soif, si le lac Grant eût été entièrement asséché. Mais, heureusement, sa pointe sud avait été épargnée et formait une sorte d'étang, contenant tout ce qui restait d'eau potable dans l'île. Vers le nord-ouest se dessinaient en âpres et vives arêtes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe gigantesque appliquée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel aspect épouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d'un domaine fertile, couvert de forêts, arrosé de cours d'eau, enrichi de récoltes, se trouvaient en un instant transportés sur un roc dévasté, sur lequel, sans leurs réserves, ils n'eussent pas même trouvé à vivre!

«Cela brise le cœur! dit un jour Gédéon Spilett.

— Oui, Spilett, répondit l'ingénieur. Que le ciel nous donne le temps d'achever ce bâtiment, maintenant notre seul refuge!