Durant l'année 1883, il ne survint aucun incident de nature à ramener l'attention publique sur l'affaire du Franklin. Le capitaine Ellis, pourvu d'un commandement pour le compte de la maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l'oeuvre de Wat- House pour les enfants abandonnés.

Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s'occupant de leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme considérable affectée à l'entretien de Wat-House permettait de les rendre heureux autant que peuvent l'être des enfants sans père ni mère. Lorsqu'ils étaient arrivés à l'âge où l'on entre en apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins purent même s'embarquer sous le commandement d'honnêtes capitaines dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi d'un bon métier pour leur âge mûr et d'une retraite pour leurs vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l'hospice de Wat- House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la Californie.

En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d'être la bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des matelots du Franklin avaient la plus importante part. Et, de ces absents, n'espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un jour?

C'était l'unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel avait été le sort des naufragés dont on n'avait point retrouvé trace sur l'île Browse?… Pourquoi ne l'auraient-ils pas quittée sur une embarcation construite par eux, quoi qu'en eût dit le capitaine Ellis?… Il est vrai, tant d'années s'étaient écoulées déjà, que c'était folie d'espérer encore!

La nuit surtout, au sein d'un sommeil agité par d'étranges rêves, Dolly voyait et revoyait John lui apparaître… Il avait été sauvé du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines… Le navire qui le rapatriait était au large… John était de retour à San- Diégo… Et, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité telle que Dolly s'y attachait comme à des réalités.

Et c'est bien à cela aussi que s'obstinait Zach Fren. À l'en croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son cerveau comme des gournables dans la membrure d'un navire! Lui aussi se répétait qu'on n'avait retrouvé que cinq naufragés sur quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l'île Browse, qu'on errait en affirmant qu'il eût été impossible de construire une embarcation avec les débris du Franklin. Il est vrai, on ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach Fren n'y voulait pas songer, et ce n'était pas sans effroi que M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions. N'y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé?… Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à ce sujet, celui-ci s'entêtait dans ses idées et répondait:

«Je n'en démordrai pas plus qu'une maîtresse ancre, quand ses pattes sont solides et que la tenue est bonne!»

Plusieurs années s'écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans que le capitaine John Branican et les hommes du Franklin avaient quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux étaient toujours animés du même feu qu'autrefois. Il ne semblait pas qu'elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales, rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle n'attendait qu'une occasion pour donner de nouvelles preuves.

Que ne pouvait-elle, à l'exemple de lady Franklin, organiser expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les aller chercher?… L'opinion générale n'était-elle pas que ce drame maritime avait eut le même dénouement que l'expédition de l'illustre amiral anglais?… Les marins du Franklin n'avaient-ils pas succombé dans les parages de l'île Browse, comme les marins de l'Erebus et du Terror avaient péri au milieu des glaces des mers arctiques?…

Pendant ces longues années, qui n'avaient apporté aucun éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican n'avait pas cessé de s'enquérir de ce qui concernait Len et Jane Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune lettre n'était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len Burker avait quitté l'Amérique, et était allé s'établir sous un nom d'emprunt en quelque pays éloigné. C'était pour Mrs. Branican un très vif chagrin ajouté à tant d'autres. Cette malheureuse femme qu'elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à l'avoir près d'elle!… Jane eût été une compagne dévouée… Mais elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l'était le capitaine John!