D'où arrivait-il? De quelle partie lointaine et inconnue du continent australien était-il parti? Depuis combien de temps errait-il à travers ces redoutables solitudes des déserts du centre? Avait-il été prisonnier des indigènes, et était-il parvenu à leur échapper? Ses compagnons, s'il lui en restait, où les avait-il laissés? À moins, cependant, qu'il ne fût le seul survivant de ce désastre, vieux de quatorze ans déjà?… Toutes ces questions étaient demeurées sans réponse jusqu'alors.

Il y avait pourtant un intérêt considérable à savoir d'où venait Harry Felton, à connaître son existence depuis le naufrage du Franklin sur les récifs de l'île Browse, à savoir enfin le dernier mot de cette catastrophe.

Harry Felton fut conduit à la station la plus proche, la station d'Oxley, d'où le railway le transporta à Sydney. Le Morning- Herald, informé, avant tout autre journal, de son arrivée dans la capitale de l'Australie, en fit l'objet de l'article que l'on connaît, en ajoutant que le lieutenant du Franklin n'avait encore pu répondre à aucune des questions qui lui avaient été adressées.

Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme - - presque un cadavre — qui fût à même de dire ce qu'il en était du capitaine John et de son équipage!

Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien amélioré l'état d'Harry Felton — état évidemment dû aux épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même? les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale. Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le salut des naufragés.

Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un feu à travers les brumes de l'horizon.

Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et, lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard inconscient.

Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui répondait:

«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura bien se faire comprendre, et cela sans parler!»

Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence de Dolly. Peu à peu, les souvenirs du Franklin se rétabliraient dans sa mémoire… Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne pourrait dire…