Le lendemain, Mrs. Branican resta dans sa chambre jusqu'à deux heures. Elle écrivit une longue lettre à M. William Andrew, afin de lui faire connaître son départ de Sydney et sa prochaine arrivée dans la capitale de l'Australie méridionale. Elle lui renouvelait ses espérances en ce qui concernait l'issue de l'expédition. Et, en recevant cette lettre, à sa grande surprise, à son extrême inquiétude aussi, M. William Andrew ne dut pas manquer d'observer que si Dolly parlait de John comme étant certaine de le retrouver vivant, elle parlait de son enfant, du petit Wat, comme s'il n'était pas mort. L'excellent homme en fut à se demander s'il n'y avait pas lieu de craindre de nouveau pour la raison de cette femme si éprouvée.

Les passagers que le Brisbane prenait à destination d'Adélaïde étaient presque tous embarqués, lorsque Mrs. Branican, accompagnée de Zach Fren, revint à bord. Godfrey guettait son retour, et, du plus loin qu'il l'aperçut, son visage s'éclaira d'un sourire. Il se précipita vers l'appontement, et il était là, quand elle mit le pied sur la passerelle.

Zach Fren fut on ne peut plus contrarié, et ses gros sourcils se froncèrent. Que n'aurait-il donné pour que le jeune novice eût quitté le paquebot, ou tout au moins pour qu'il ne se rencontrât pas sur le chemin de Dolly, puisque sa présence ravivait les plus douloureux souvenirs!

Mrs. Branican aperçut Godfrey. Elle s'arrêta un instant, le pénétrant de son regard; mais elle ne lui parla pas, et, baissant la tête, elle vint s'enfermer dans sa cabine.

À trois heures de l'après-midi, le Brisbane, larguant ses amarres, se dirigea vers le goulet, et, tournant la pointe de Queenscliff, prit direction sur Adélaïde, en élongeant à moins de trois milles la côte de Victoria.

Les passagers, embarqués à Melbourne, étaient au nombre d'une centaine — pour la plupart, des habitants de l'Australie méridionale, qui retournaient dans leurs districts. Il y avait quelques étrangers parmi eux — entre autres un chinois, âgé de trente à trente-cinq ans, l'air endormi d'une taupe, jaune comme un citron, rond comme une potiche, gras comme un mandarin à trois boutons. Ce n'était pas un mandarin, pourtant. Non! un simple domestique, au service d'un personnage, dont le physique mérite d'être dessiné avec une certaine précision.

Qu'on se figure un fils d'Albion aussi «britannique» que possible, grand, maigre, osseux, une vraie pièce d'ostéologie, tout en cou, tout en buste, tout en jambes. Ce type d'Anglo-Saxon, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, s'élevait d'environ six pieds (anglais) au-dessus du niveau de la mer. Une barbe blonde qu'il portait entière, une chevelure blonde de même, où s'entremêlaient quelques cheveux d'un jaune d'or, de petits yeux fureteurs, un nez pincé aux narines, busqué en bec de pélican ou de héron et d'une longueur peu commune, un crâne sur lequel le moins observateur des phrénologues eût aisément découvert les bosses de la monomanie et de la ténacité — cet ensemble formait une de ces têtes qui attirent le regard et provoquent le sourire, lorsqu'elles sont crayonnées par un spirituel dessinateur.

Cet Anglais était correctement vêtu du costume traditionnel: la casquette à double visière, le gilet boutonné jusqu'au menton, le veston à vingt poches, le pantalon en drap quadrillé, les hautes guêtres à boutons de nickel, les souliers à clous, et le cache- poussière blanchâtre que la brise plissait autour de son corps en révélant sa maigreur de squelette.

Quel était cet original? on l'ignorait, et, sur les paquebots australiens, nul ne s'autorise des familiarités du voyage pour s'occuper des voyageurs, savoir où ils vont, ni d'où ils viennent. Ce sont des passagers, et comme tels, ils passent. Rien de plus. Tout ce que le steward du bord eût pu dire, c'est que cet Anglais avait retenu sa cabine sous le nom de Joshua Meritt — abréviativement Jos Meritt — de Liverpool (Royaume-Uni), accompagné de son domestique, Gîn-Ghi, de Hong-Kong (Céleste- Empire).

Du reste, une fois embarqué, Jos Meritt alla s'asseoir sur un des bancs du spardeck, et ne le quitta qu'à l'heure du lunch, lorsque tinta la cloche de quatre heures. Il y revint à quatre et demi, l'abandonna à sept pour le dîner, y reparut à huit, gardant invariablement l'attitude d'un mannequin, les deux mains ouvertes sur ses genoux, ne tournant jamais la tête ni à droite ni à gauche, les yeux dirigés vers la côte qui se perdait dans les brumes du soir. Puis, à dix heures, il regagna sa cabine d'un pas géométrique que les soubresauts du roulis ne parvenaient pas à ébranler.