«Oui! Jane, reprit Dolly, j'ai eu le sentiment que j'étais toujours mère!»

Jane s'était relevée, ses mains battaient l'air comme si elle eût voulu chasser quelque horrible image, ses lèvres s'agitaient sans qu'elle parvînt à prononcer une parole. Dolly, absorbée dans sa propre pensée, ne remarqua pas cette agitation, et Jane était parvenue à retrouver un peu de calme à l'extérieur du moins, lorsque son mari se montra à la porte de la chambre.

Len Burker, resté sur le seuil, regardait sa femme et semblait lui demander:

«Qu'as-tu dit?»

Jane retomba anéantie devant cet homme. Invincible domination d'un esprit fort sur un esprit faible, Jane était annihilée sous le regard de Len Burker.

Mrs. Branican le comprit. La vue de Len Burker lui rappela son passé, et ce que Jane avait enduré près de lui. Mais cette révolte de son coeur ne dura qu'un instant. Dolly était résolue à écarter ses récriminations, à dompter ses répulsions, afin de ne plus être séparée de la malheureuse Jane.

«Len Burker, dit-elle, vous savez pourquoi je suis venue en Australie. C'est un devoir auquel je me dévouerai jusqu'au jour où je reverrai John, car John est vivant. Puisque le hasard vous a placé sur ma route, puisque j'ai retrouvé Jane, la seule parente qui me reste, laissez-la-moi, et permettez qu'elle m'accompagne comme elle le désire…»

Len Burker fit attendre sa réponse. Sentant quelles préventions existaient contre lui, il voulait que Mrs. Branican complétât sa proposition en le priant de se joindre à la caravane. Toutefois, devant le silence que gardait Dolly, il crut devoir s'offrir lui- même.

«Dolly, dit-il, je répondrai sans détours à votre demande, et j'ajouterai que je m'y attendais. Je ne refuserai pas, et je consens très volontiers à ce que ma femme reste près de vous. Ah! la vie nous a été dure à tous deux depuis que la mauvaise chance m'a forcé d'abandonner San-Diégo! Nous avons beaucoup souffert pendant les quatorze ans qui viennent de s'écouler, et, vous le voyez, la fortune ne m'a guère favorisé sur la terre australienne, puisque j'en suis réduit à gagner ma vie au jour le jour. Lorsque l'opération de la tonte sera terminée au run de Waldek-Hill, je ne saurai où me procurer d'autre travail. Aussi, comme, en même temps, il me serait pénible de me séparer de Jane, je sollicite de vous à mon tour la permission de me joindre activement à votre expédition. Je connais les indigènes de l'intérieur avec lesquels j'ai déjà eu parfois des rapports, et je serai en mesure de vous rendre des services. Vous n'en doutez pas, Dolly, je serais heureux d'associer mes efforts à ceux que vous et vos compagnons ferez pour délivrer John Branican…»

Dolly comprit bien que c'était là une condition formelle imposée par Len Burker pour qu'il consentît à lui laisser Jane. Il n'y avait pas à discuter avec un pareil homme. D'ailleurs, s'il était de bonne foi, sa présence pouvait ne pas être inutile, puisque, pendant nombre d'années, sa vie errante l'avait conduit à travers les régions centrales du continent. Mrs. Branican se borna donc à répondre — assez froidement, il est vrai: