Et l'on s'imaginera aisément ce qu'elle dut éprouver, lorsque
Dolly lui dit un jour:

«Tu dois me comprendre, Jane, avec cette ressemblance qui m'avait si vivement frappée, avec ces instincts que je sentais persister en moi, j'ai pu croire que mon enfant avait échappé à la mort, que ni M. William Andrew ni personne de mes amis ne l'avaient su… Et de là, à penser que Godfrey était notre fils, à John et à moi… Mais non!… Le pauvre petit Wat repose maintenant dans le cimetière de San-Diégo!

— Oui!… C'est là que nous l'avons porté, chère Dolly, répondit
Jane. C'est là qu'est sa tombe… au milieu des fleurs!

— Jane!… Jane!… s'écria Dolly, puisque Dieu ne m'a pas rendu mon enfant, qu'il me rende son père, qu'il me rende John!»

Le 15 octobre, à six heures du soir, après avoir laissé en arrière le mont Humphries, la caravane s'arrêta sur le bord du Palmer- creek, un des affluents de la Finke-river. Ce creek était presque à sec, n'étant alimenté, ainsi que la plupart des rios de ces régions, que par les eaux pluviales. Il fut donc très aisé de le franchir, ainsi que l'on fit du Hughes-creek, à trois jours de là, trente-quatre milles plus au nord.

En cette direction, l'Overland-Telegraf-Line tendait toujours ses fils aériens au-dessus du sol — ces fils d'Ariane qu'il suffisait de suivre de station en station. On rencontrait çà et là quelques groupes de maisons, plus rarement des fermes, où Tom Marix, en payant bien, se procurait de la viande fraîche. Godfrey et Zach Fren, eux, allaient aux informations. Les squatters s'empressaient de les renseigner sur les tribus nomades qui parcouraient ces territoires. N'avaient-ils point entendu parler d'un blanc, retenu prisonnier chez les Indas du nord ou de l'ouest? Savaient-ils si des voyageurs s'étaient récemment aventurés à travers ces lointains districts? Réponses négatives. Aucun indice, si vague qu'il fût, ne pouvait mettre sur les traces du capitaine John. De là, nécessité de se hâter, afin d'atteindre Alice-Spring, dont la caravane était encore éloignée d'au moins quatre-vingts milles.

À partir de Hughes-creek, le cheminement devint plus difficile, et la moyenne de marche, obtenue jusqu'à ce jour, fut notablement diminuée. Le pays était très montueux. D'étroites gorges se succédaient, coupées de ravins à peine praticables, qui sinuaient entre les ramifications des Water-House-Ranges. En tête, Tom Marix et Godfrey recherchaient les meilleures passes. Les piétons et les cavaliers y trouvaient facilement passage, même les buggys que leurs chevaux enlevaient sans trop de peine, et il n'y avait pas lieu de s'en préoccuper; mais, pour les chariots chargés lourdement, les boeufs ne les traînaient qu'au prix d'extrêmes fatigues. L'essentiel était d'éviter les accidents, tels qu'un bris de roue ou d'essieu, qui eût nécessité de longues réparations, sinon même l'abandon définitif du véhicule.

C'était le 19 octobre, dès le matin, que la caravane s'était engagée sur ces territoires, où les fils télégraphiques ne pouvaient plus conserver une direction rectiligne. Aussi la disposition du sol avait-elle obligé de les incliner vers l'ouest — direction que Tom Marix dut imposer à son personnel. Entre temps, si cette région présentait de capricieux accidents de terrain, impropres à une allure rapide et régulière, elle était redevenue très boisée, grâce au voisinage des massifs montagneux. Il fallait incessamment contourner ces «brigalows-scrubs», sortes de fourrés impénétrables, où domine la prolifique famille des acacias. Sur les bords des ruisseaux se dressaient des groupes de casuarinas, aussi dépouillés de feuilles que si le vent d'hiver eût secoué leurs branches. À l'entrée des gorges poussaient quelques-uns de ces calebassiers, dont le tronc s'évase en forme de bouteille, et que les Australiens nomment «bottle-trees». À la façon de l'eucalyptus, qui vide un puits lorsque ses racines y plongent, le calebassier pompe toute l'humidité du sol, et son bois spongieux en est tellement imprégné que l'amidon qu'il contient peut servir à la nourriture des bestiaux. Les marsupiaux vivaient en assez grand nombre sous ces brigalows-scrubs, entre autres les wallabys si rapides à la course que le plus souvent les indigènes, lorsqu'ils veulent s'en emparer, sont contraints de les enfermer dans un cercle de flamme en mettant le feu aux herbes. En de certains endroits abondaient les kangourous-rats, et ces kangourous géants, que les blancs ne poursuivent guère que par plaisir cynégétique, car il faut être nègre — et nègre australien — pour consentir à se nourrir de leur chair coriace. Tom Marix et Godfrey ne parvinrent à frapper d'une balle que deux ou trois couples de ces animaux, dont la vitesse égale celle d'un cheval au galop. Il faut dire que la queue de ces kangourous fournit un potage excellent, dont chacun apprécia les qualités au repas du soir.

Cette nuit-là, il y eut une alerte. Le campement fut troublé par une de ces invasions de rats, comme il ne s'en voit qu'en Australie, à l'époque où émigrent ces rongeurs. Personne n'aurait pu dormir, sans risquer d'être déchiqueté, et on ne dormit pas.

Mrs. Branican et ses compagnons repartirent le lendemain, 22 octobre, en maudissant ces vilaines bêtes. Au coucher du soleil, la caravane avait atteint les dernières ramifications des Mac- Donnell-Ranges. Le voyage allait désormais s'effectuer dans des conditions infiniment plus favorables. Encore une quarantaine de milles, et la première partie de la campagne prendrait fin à la station d'Alice-Spring.