— Des moutons?… répliqua Godfrey en riant. Si ce ne sont que des moutons…

— Ne riez pas, Godfrey! répondit le chef de l'escorte. Il y a peut-être là des milliers et des milliers de moutons, qui auront été saisis de panique… Si je ne me suis pas trompé, ils vont passer comme une avalanche, détruisant tout sur leur passage!»

Tom Marix n'exagérait pas. Lorsque ces animaux sont affolés pour une cause ou pour une autre — ce qui arrive quelquefois à l'intérieur des runs — rien ne peut les retenir, ils renversent les barrières, et s'échappent. Un vieux dicton dit que «devant les moutons s'arrête la voiture du roi…» et il est vrai qu'un troupeau de ces stupides bêtes se laisse plutôt écraser que de céder la place; mais si elles se laissent écraser elles écrasent aussi, lorsqu'elles se précipitent en masse énorme. Et c'était bien le cas. À voir le nuage de poussière qui s'arrondissait sur un espace de deux à trois lieues, on ne pouvait estimer à moins de cent mille les moutons qu'une panique aveugle lançait sur le chemin de la caravane. Emportés du nord au sud, ils se déroulaient comme un mascaret à la surface de la plaine et ne s'arrêteraient qu'au moment où ils tomberaient, épuisés par cette course folle.

«Que faire? demanda Zach Fren.

— S'abriter tant bien que mal au pied de l'épaulement», répondit
Tom Marix.

Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et tous trois redescendirent. Si insuffisantes que pussent être les précautions indiquées par Tom Marix, elles furent aussitôt mises à exécution. L'avalanche des moutons n'était pas à deux milles du campement. Le nuage montait en grosses volutes dans l'air, et de ce nuage sourdait un tumulte formidable de bêlements.

Les chariots furent mis à l'abri contre le talus. Quant aux chevaux et aux boeufs, leurs cavaliers et leurs conducteurs les obligèrent à s'étendre sur le sol, afin de mieux résister à cet assaut qui passerait peut-être au-dessus d'eux sans les atteindre. Les hommes s'accotèrent contre le talus. Godfrey se plaça près de Dolly, afin de la protéger plus efficacement, et on attendit.

Cependant Tom Marix venait de remonter sur l'arête de l'épaulement. Il voulait observer une dernière fois la plaine, qui «moutonnait» comme fait la mer sous une violente brise. Le troupeau arrivait à grand fracas et à grande vitesse, s'étendant sur un tiers de l'horizon. Ainsi que l'avait dit Tom Marix, les moutons devaient s'y chiffrer par une centaine de mille. En moins de deux minutes, ils seraient sur le campement.

«Attention! Les voici!» cria Tom Marix. Et il se laissa rapidement glisser le long du talus jusqu'à l'endroit où Mrs. Branican, Jane, Godfrey et Zach Fren étaient blottis les uns contre les autres. Presque aussitôt, le premier rang de moutons apparut sur la crête. Il ne s'arrêta pas, il n'aurait pu s'arrêter. Les animaux de tête tombèrent — quelques centaines qui s'empilèrent, lorsque le sol vint à leur manquer. Aux bêlements se mêlaient les hennissements des chevaux, les beuglements des boeufs, saisis d'épouvante. Tout s'était effacé, au milieu de l'épais nuage de poussière, tandis que l'avalanche se déchaînait au delà de l'épaulement dans une impulsion irrésistible — un véritable torrent de bêtes.

Cela dura cinq minutes, et les premiers qui se relevèrent, Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, aperçurent l'effrayante masse, dont les dernières lignes ondulaient vers le sud.