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13 novembre. — Il n'y a rien eu de nouveau pendant ces trois jours. Quel soulagement et quelle consolation j'éprouve à voir Jane près de moi! Que de propos nous échangeons dans la kibitka, où nous sommes renfermées toutes les deux! J'ai fait partager ma conviction à Jane, elle ne met plus en doute que je retrouverai John. Mais la pauvre femme est toujours triste. Je ne la presse point de questions sur son passé depuis le jour où Len Burker l'a forcée de le suivre en Australie. Je comprends qu'elle ne puisse se livrer tout entière. Il me semble quelquefois qu'elle va dire des choses… On croirait que Len Burker la surveille… Quand elle l'aperçoit, quand il s'approche, son attitude change, son visage se décompose… Elle en a peur… Il est certain que cet homme la domine, et que, sur un geste de lui, elle l'accompagnerait au bout du monde.
Jane paraît avoir de l'affection pour Godfrey, et pourtant, lorsque ce cher enfant vient près de notre kibitka dans l'intention de causer, elle n'ose lui adresser la parole, ni même lui répondre… Ses yeux se détournent, elle baisse la tête… On dirait qu'elle souffre de sa présence.
Aujourd'hui, nous traversons une longue plaine marécageuse pendant l'étape du matin. Il s'y rencontre quelques flaques d'eau, une eau saumâtre, presque salée. Tom Marix nous dit que ces marais sont des restes d'anciens lacs, qui se reliaient autrefois au lac Eyre et au lac Torrens pour former une mer en dédoublant le continent. Par bonheur, nous avions pu faire une provision d'eau à notre halte de la veille, et nos chameaux se sont désaltérés abondamment.
On trouve, paraît-il, plusieurs de ces lagunes, non seulement dans les parties déprimées du sol, mais aussi au milieu des régions plus élevées.
Le terrain est humide; le pied des montures y fait apparaître une boue visqueuse, après avoir écrasé la couche saline qui recouvre les flaques. Quelquefois la croûte résiste davantage à la pression, et, lorsque le pied s'y enfonce brusquement, il jaillit une éclaboussure de vase liquide.
Nous avons eu grand-peine à franchir ces marécages, qui s'étendent sur une dizaine de milles vers le nord-ouest.
Rencontré déjà des serpents depuis notre départ d'Adélaïde. Ils sont assez répandus en Australie, et en plus grand nombre à la surface de ces lagunes, semées d'arbrisseaux et d'arbustes. Un de nos hommes de l'escorte a même été mordu par un de ces venimeux reptiles, longs d'au moins trois pieds, de couleur brune, et dont le nom scientifique est, m'a-t-on dit, le Trimesurus ikaheca. Tom Marix a aussitôt cautérisé la blessure avec une pincée de poudre versée sur le bras de cet homme, et qu'il a enflammée. L'homme — c'était un blanc — n'a pas même poussé un cri. Je lui tenais le bras pendant l'opération. Il m'a remerciée. Je lui ai fait donner un supplément de wiskey. Nous avons lieu de croire que la blessure n'aura pas de suite fâcheuse.
Il faut prendre garde où l'on met le pied. D'être hissé sur un chameau ne vous met pas complètement à l'abri de ces serpents. Je crains toujours que Godfrey ne commette quelque imprudence et je tremble, lorsque j'entends les noirs crier: «Vin'dohe!», mot qui veut dire «serpent» en langue indigène.
Le soir, au moment où l'on installait les tentes pour la nuit, deux de nos indigènes ont encore tué un reptile de grande taille. Tom Marix dit que, si les deux tiers de serpents qui fourmillent en Australie sont venimeux, il n'y a que cinq espèces dont le venin soit dangereux pour l'homme. Le serpent que l'on vient de tuer mesure une douzaine de pieds de long. C'est une sorte de boa. Nos Australiens ont voulu l'accommoder pour leur repas du soir. Il n'y avait qu'à les laisser faire.