Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas, de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William Andrew, de tous ses amis enfin?… Depuis neuf ans déjà, John était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient, avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son capitaine…
Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui- même, jamais il n'avait voulu y consentir.
Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un indigène qui en répondait sur sa tête.
De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des Indas?
Pendant le premier trimestre de l'année 1891 — c'est-à-dire au début de l'été australien — la tribu était revenue vers la vallée de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources nécessaires à sa tribu.
C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière, à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait des plaines du nord.
Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John, n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral, avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer son voyage.
John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse existence, fût-ce par la mort.
Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas, vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son campement d'hiver sur le haut cours du fleuve.
Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce changement des habitudes de la tribu?