Aucune de ces nouvelles n'était jamais parvenue au fond de cet État du Tennessee, dans cet inaccessible et sauvage domaine, où, conformément à la volonté d'Edward Starter, ne pénétraient ni lettres ni journaux.

En fermes, en forêts, en troupeaux, en valeurs industrielles de diverses sortes, la fortune du testateur pouvait être évaluée à deux millions de dollars[3].

Tel était l'héritage que la mort accidentelle d'Edward Starter venait de faire passer sur la tête de sa nièce. Avec quelle joie San-Diégo eût applaudi à cet enrichissement de la famille Branican, si Dolly eût encore été épouse et mère, en pleine possession de son intelligence, si John avait été là pour partager cette richesse avec elle! Quel usage la charitable femme en aurait fait: Que de malheureux elle aurait secourus! Mais non! Les revenus de cette fortune mis en réserve, s'accumuleraient sans profit pour personne. Dans la retraite inconnue où il s'était réfugié, Len Burker eut-il connaissance de la mort d'Edward Starter et des biens considérables qu'il laissait, il est impossible de le dire.

M. William Andrew, administrateur des biens de Dolly, prit le parti d'aliéner les terres du Tennessee, fermes, forêts et prairies, qu'il eût été difficile de gérer à de telles distances. Nombre d'acquéreurs se présentèrent, et les ventes furent faites dans d'excellentes conditions. Les sommes qui en provinrent, converties en valeurs de premier choix, jointes à celles qui formaient une part importante de l'héritage d'Edward Starter, furent déposées dans les caisses de la Consolidated National Bank de San-Diégo. L'entretien de Mrs. Branican dans la maison du docteur Brumley ne devait absorber qu'une très faible part des revenus dont elle allait être créditée annuellement, et leur accumulation finirait par lui constituer l'une des plus grosses fortunes de la basse Californie.

D'ailleurs, malgré ce changement de situation, il ne fut point question de retirer Mrs. Branican de la maison du docteur Brumley. M. William Andrew ne le jugea pas nécessaire. Cette maison lui offrait tout le confort et aussi tous les soins que ses amis pouvaient désirer. Elle y resta donc, et là, sans doute, s'achèverait cette misérable, cette vaine existence, à laquelle il semblait que l'avenir réservait toutes les chances de bonheur!

Mais si le temps marchait, le souvenir des épreuves qui avaient accablé la famille Branican était toujours aussi vivace à San- Diégo, et la sympathie que Dolly inspirait aussi sincère, aussi profonde qu'au premier jour.

L'année 1879 commença, et tous ceux qui croyaient qu'elle s'écoulerait comme les autres, sans amener aucun changement dans cette situation, se trompaient absolument.

En effet, pendant les premiers mois de l'année nouvelle, le docteur Brumley et les médecins attachés à sa maison furent vivement frappés des modifications que présentait l'état moral de Mrs. Branican. Ce calme désespérant, cette indifférence apathique qu'elle montrait pour tous les détails de la vie matérielle, faisaient graduellement place à une agitation caractéristique. Ce n'étaient point des crises, suivies d'une réaction, où l'intelligence s'annihilait plus absolument encore. Non! On eût pu croire que Dolly éprouvait le besoin de se reprendre à la vie intellectuelle, que son âme cherchait à rompre les liens qui l'empêchaient de s'épandre à l'extérieur. Des enfants, qui lui furent présentés, obtinrent d'elle un regard, presque un sourire. On ne l'a pas oublié, à Prospect-House, durant la première période de sa folie, elle avait eu de ces échappées d'instinct, qui s'évanouissaient avec la crise. Maintenant, au contraire, ces impressions tendaient à persister. Il semblait que Dolly fût dans le cas d'une personne qui s'interroge, qui cherche à retrouver au fond de sa mémoire des souvenirs lointains.

Mrs. Branican allait-elle donc recouvrer la raison? Était-ce un travail de régénération qui s'opérait en elle? La plénitude de sa vie morale lui serait-elle rendue?… Hélas! à présent qu'elle n'avait plus ni enfant ni mari, était-il à souhaiter que cette guérison, on peut dire ce miracle, se manifestât, puisqu'elle n'en serait que plus malheureuse!

Que cela fût désirable ou non, les médecins entrevirent la possibilité d'obtenir ce résultat. Tout fut mis en oeuvre pour produire sur l'esprit, sur le coeur de Mrs. Branican des secousses durables et salutaires. On jugea même à propos de lui faire quitter la maison du docteur Brumley, de la ramener à Prospect- House, de la réinstaller dans sa chambre du chalet. Et lorsque cela fut fait, elle eut certainement conscience de cette modification apportée à son existence, elle parut prendre intérêt à se trouver dans ces conditions nouvelles.