En se rapprochant de l'extrémité méridionale du détroit, le Dolly-Hope put naviguer dans des conditions moins alarmantes. En effet, cette partie de l'île Célèbes est sous la domination hollandaise. La capitale de ces possessions est Mahkassar, autrefois Wlaardingen, défendue par le fort Rotterdam. C'est là que le capitaine Ellis vint en relâche, le 17 mai, afin de donner un peu de repos à l'équipage et de refaire le combustible. S'il n'avait rien découvert qui pût le mettre sur la trace de John Branican, il apprit dans ce port une nouvelle très importante au sujet de l'itinéraire qu'avait dû suivre le Franklin: à la date du 3 mai 1875, ce bâtiment avait été signalé à dix milles au large de Mahkassar, se dirigeant vers la mer de Java. La certitude existait dès lors qu'il n'avait point péri dans ces redoutables mers de la Malaisie. C'était au delà de Célèbes et de Bornéo, c'est-à-dire dans la mer de Java, qu'il fallait aller rechercher ses vestiges, en poussant jusqu'à Singapore.

Dans une lettre qu'il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême de l'île Célèbes, le capitaine Ellis l'informa de cette circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer de Java et les îles de la Sonde.

En effet, il convenait que le Dolly-Hope ne dépassât pas le méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers l'ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d'îles qui en forme la limite; puis, se dirigeant parmi ce groupe des Moluques, il regagnerait l'océan Pacifique pour revenir à la terre américaine.

Le Dolly-Hope quitta Mahkassar le 23, longea la partie inférieure du détroit qui sépare l'île Célèbes de l'île Bornéo, et vint en relâche à Bandger-Massing. C'est là que réside le gouverneur de l'île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui restituer son véritable nom géographique. Les registres de la marine y furent compulsés minutieusement; mais on n'y put relever la mention que le Franklin eût été aperçu dans ces parages. Après tout, cela s'expliquait, s'il avait gardé le large à travers la mer de Java.

Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud- ouest, vint jeter l'ancre dans le port de Batavia, à l'extrémité de cette grande île de Java, d'origine essentiellement volcanique, et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères.

Quelques jours suffirent à l'équipage pour refaire ses approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des possessions hollandaises de l'Océanie. Le gouverneur général, que les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put fournir aucun renseignement sur le sort du Franklin. À cette époque, l'opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on n'avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la côte.

En quittant Batavia, le Dolly-Hope laissa sur bâbord le détroit de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par les pirates, et les bâtiments qui s'y rendaient pour embarquer des chargements de minerais de fer et d'étain, n'évitaient pas sans peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les détruire, et il n'y avait pas lieu de penser que le Franklin et son équipage eussent été victimes de leurs agressions.

Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du littoral de Sumatra, le Dolly-Hope, ayant relevé la pointe de la presqu'île de Malacca, relâcha à l'île de Singapore dans la matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par les vents contraires.

Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l'île. Peu étendue — deux cent soixante-dix milles carrés sans plus — cette possession, si importante par le mouvement de son commerce avec l'Europe et l'Amérique, est devenue l'une des plus riches de l'extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur premier comptoir en 1818.

C'était à Singapore, on le sait, que le Franklin devait livrer une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew, avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts américain n'y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis voulut mettre son séjour à profit afin d'obtenir des informations relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les dernières années.