XIV
Sur le Saint-John
Le fleuve était alors désert dans cette partie de son cours. Pas une seule lueur n'apparaissait sur la rive opposée. Les lumières de Jacksonville se cachaient derrière le coude que fait la crique de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages.
Bien que la nuit fût sombre, le gig pouvait facilement prendre direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dégageait des eaux du Saint-John, il aurait été facile de le suivre et de le poursuivre, si quelque embarcation confédérée l'eût attendu au passage — ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir lieu de craindre.
Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face à face avec lui. Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouillé toutes les forêts, toutes les criques de ses rives. Où M. James Burbank avait échoué, ils auraient réussi peut-être. Et pourtant, il n'était que sage d'attendre. Lorsque les fédéraux seraient maîtres de la Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de succès vis-à-vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant Stevens. Si la barre devenait praticable plus tôt qu'on ne l'espérait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant fût à son poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnières à travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur à tout instant de la mer montante?
Mars, assis à l'arrière du gig, maniait sa pagaie avec vigueur. Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en amont, prêt à signaler tout obstacle ou tout danger qui se présenterait, barque ou tronc en dérive. Après s'être obliquement écartée de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la légère embarcation n'aurait plus qu'à suivre le fil du courant, où elle se maintiendrait d'elle-même. Jusque-là, il suffisait que, d'un mouvement de la main, Mars forçât sur bâbord ou sur tribord pour tenir une direction convenable.
Sans doute, mieux eût valu ne point s'éloigner de la sombre lisière d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive droite du Saint-John. À la longer sous la retombée des épaisses ramures, on risquait moins d'être aperçu. Mais, un peu au-dessous de la plantation, un coude très accusé de la rive renvoie le courant vers l'autre bord. Il s'est établi là un large remous, qui eût rendu la navigation du gig infiniment plus pénible tout en retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en aval, cherchait-il plutôt à s'abandonner aux eaux vives du milieu qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de Camdless-Bay jusqu'à l'endroit où la flottille était mouillée au- dessous de la barre, on comptait de quatre à cinq milles, et, avec l'aide du jusant, sous la poussée des bras vigoureux de Mars, le gig ne pouvait être embarrassé de les enlever en deux heures. Il serait donc de retour, avant que les premières lueurs du jour eussent éclairé la surface du Saint-John.
Un quart d'heure après leur embarquement, Gilbert et Mars se trouvaient en plein fleuve. Là, ils purent constater que, si leur rapidité était considérable, la direction du courant les portait vers Jacksonville. Peut-être même, inconsciemment, Mars appuyait- il de ce côté, comme s'il eût été sollicité par quelque irrésistible attraction. Cependant il fallait éviter ce lieu maudit, dont les abords devaient être gardés avec plus de soin que la partie centrale du Saint-John.
«Droit, Mars, droit!» se contenta de dire le jeune officier.
Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant, à un quart de mille de la rive gauche.
Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux, cependant. De nombreuses lumières couraient sur les quais ou tremblotaient dans les embarcations à la surface des eaux. Quelques-unes même se déplaçaient rapidement, comme si une active surveillance eût été organisée sur un assez large rayon.