En tout autre temps, les milices du comté de Duval n'eussent pas laissé impuni un tel attentat. Elles se seraient jetées à la poursuite des Indiens. Mais, à cette époque, il y avait autre chose à faire que de recommencer une expédition contre ces nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes fédérales dominait tout. Ce qui importait, c'était d'empêcher qu'elles devinssent maîtresses du Saint-John, et, avec lui, des régions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces sudistes, disposées depuis Jacksonville jusqu'à la frontière géorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne contre les Séminoles, enhardis par la guerre civile au point qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait les avoir pour jamais chassés. On ne se contenterait plus alors de les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les détruire jusqu'au dernier.
En attendant, il était dangereux de s'aventurer sur les territoires situés dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James Burbank devait porter de ce côté ses recherches, ce serait un nouveau danger ajouté à tous ceux que comportait une expédition de ce genre.
Cependant l'embarcation avait rallié la rive gauche du fleuve. Squambô, se sachant à la hauteur de la Crique-Noire qui donne accès aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'échouer sur quelque haut-fond.
Aussi, cinq minutes après, l'embarcation s'était-elle engagée sous le sombre dôme des arbres, au milieu d'une obscurité plus profonde qu'elle ne l'était à la surface du fleuve. Quelque habitude qu'eût Squambô de se diriger à travers les lacets de cette lagune, il n'aurait pu y réussir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus être aperçu, pourquoi se serait-il interdit d'éclairer sa route? Une branche résineuse fut coupée à un arbre des berges, puis allumée à l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait suffire à l'oeil exercé de l'Indien pour reconnaître les passes. Pendant une demi-heure environ, il s'enfonça à travers les méandres de la crique, et il arriva enfin à l'îlot du blockhaus.
Zermah dut débarquer alors. Accablée de fatigue, la petite fille dormait entre ses bras. Elle ne se réveilla pas, même quand la métisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut été enfermée dans une des chambres attenant au réduit central.
Dy, enveloppée d'une couverture qui traînait dans un coin, fut couchée sur une sorte de grabat. Zermah veilla près d'elle.
II
Singulière opération
Le lendemain, 3 mars, à huit heures du matin, Squambô entra dans la chambre où Zermah avait passé la nuit. Il apportait quelque nourriture, — du pain, un morceau de venaison froide, des fruits, un broc de bière assez forte, une cruche d'eau, et aussi différents ustensiles de table. En même temps, un des Noirs plaçait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres menus objets, dont la métisse pourrait faire usage pour la petite fille et pour elle-même.
Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait supplié, Squambô de ne point la réveiller.
Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant à l'Indien, dit à voix basse: