«Un renseignement? demanda Squambô à l'officier. — Lequel?
— La nuit est très noire… Je ne m'y reconnais guère… Pouvez- vous me dire où je suis?
— À la hauteur de la Crique-Noire.
— Merci.»
Les aubes battirent la surface du fleuve, après que l'embarcation se fut écartée de quelques brasses. Le steam-boat s'effaça peu à peu dans la nuit, laissant derrière lui une eau profondément troublée par le choc de ses roues puissantes.
Squambô, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit à l'arrière du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa position, et, revenant sur tribord, il se lança vers l'échancrure au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire.
Que ce fût en ce lieu d'un si difficile accès que l'Indien allait se réfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait qu'elle en fût instruite. Comment eût-elle pu le faire savoir à son maître, et comment organiser des recherches au milieu de cet impénétrable labyrinthe? Au delà de la crique, d'ailleurs, les forêts du comté de Duval n'offraient-elles pas toutes facilités de déjouer les poursuites, dans le cas où James Burbank et les siens fussent parvenus à se jeter à travers la lagune? Il en était encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays perdu, sur lequel il eût été presque impossible de relever une piste. En outre, il n'était pas prudent de s'y aventurer. Les Séminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marécageux, ne laissaient pas d'être redoutables. Ils pillaient volontiers les voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient, lorsque ceux-ci essayaient de se défendre.
Une affaire singulière, dont on avait beaucoup parlé, s'était même passée dernièrement dans la partie supérieure du comté, un peu au nord-ouest de Jacksonville.
Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le golfe du Mexique, avaient été surpris par une tribu de Séminoles. S'ils ne furent pas mis à mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne firent aucune résistance, et d'ailleurs à dix contre un, c'eût été inutile.
Ces braves gens furent donc consciencieusement fouillés et volés de tout ce qu'ils possédaient, même de leurs habits. De plus, sous menace de mort, défense leur fut faite de jamais reparaître sur ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entière propriété. Et, pour les reconnaître, dans le cas où ils enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procédé très simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les Floridiens furent renvoyés, sans autre mauvais traitement. Ils ne rentrèrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux état, - - poinçonnés, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et peu désireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces Séminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans pitié pour faire honneur à leur signature.