Dans l'après-dîner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard, sa fille, Mars, avaient pris congé de Mme Burbank et d'Edward Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les avait embarqués au pier de Camdless-Bay, puis débarqués à Picolata. De là, un stage les avait emportés sur cette route sinueuse, percée à travers les futaies de chênes, de cyprès et de platanes, qui hérissent cette portion du territoire. Avant minuit, une confortable hospitalité leur était offerte dans les appartements de City-Hotel.

Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar eût été abandonné de tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits colons du comté, presque tous forcenés esclavagistes. D'autre part, sachant qu'ils ne seraient point recherchés pour les faits relatifs aux émeutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas voulu délaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'étaient donné rendez-vous à Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'était pas au patio de _City-Hotel _qu'il eût fallu les chercher. Il ne manque pas de cabarets dans les villes, de ces «tiendas», où des métisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se mange, se boit, se fume. Là ces gens de basse origine, de réputation équivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur de Texar.

En ce moment, le commodore Dupont n'était pas à Saint-Augustine. Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral qu'il s'agissait de fermer à la contrebande de guerre. Mais les troupes, débarquées après la reddition du fort Marion, tenaient solidement la cité. Aucun mouvement des sudistes ni des milices qui battaient en retraite de l'autre côté du fleuve, n'était à craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un soulèvement pour arracher la ville aux autorités fédérales, ils auraient été immédiatement écrasés.

Quant à l'Espagnol, une des canonnières du commandant Stevens l'avait transporté de Jacksonville à Picolata. De Picolata à Saint-Augustine, il était arrivé sous bonne escorte, puis enfermé dans une des cellules du fort, d'où il lui eût été impossible de s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-même demandé des juges, il est probable qu'il n'y songeait guère. Ses partisans ne l'ignoraient point. S'il était condamné cette fois, ils verraient ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son évasion. Jusque-là, ils n'avaient qu'à rester tranquilles.

En l'absence du commodore, c'était le colonel Gardner qui remplissait les fonctions de chef militaire de la ville. À lui devait appartenir aussi la présidence du Conseil appelé à juger Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait précisément être celui qui assistait à la prise de Fernandina, et c'était d'après ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers lors de l'attaque du train par la canonnière _Ottawa, _avaient été retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est à propos de rappeler ici.

Le Conseil entra en séance à onze heures du matin. Un public nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter, parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accusé.

James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient les places réservées aux témoins. Ce que l'on voyait déjà, c'est qu'il n'y en avait aucun du côté de la défense. Il ne semblait pas que l'Espagnol eût pris souci d'en faire citer à sa décharge. Avait-il donc dédaigné tout témoignage qui aurait pu se produire en sa faveur, ou s'était-il trouvé dans l'impossibilité d'en appeler à son profit? On allait bientôt le savoir. En tout cas, il ne semblait pas qu'il pût y avoir de doute possible sur l'issue de l'affaire.

Cependant un indéfinissable pressentiment s'était emparé de James Burbank. N'était-ce pas dans cette même ville de Saint-Augustine qu'il avait déjà porté plainte contre Texar? En excipant d'un incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su échapper aux arrêts de la justice? Un tel rapprochement devait s'établir dans l'esprit de l'auditoire, car cette première affaire ne remontait qu'à quelques semaines.

Texar, amené par des agents, parut aussitôt que le Conseil fut entré en séance. On le conduisit au banc des accusés. Il s'y assit tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de dédain pour ses juges, un regard plein d'assurance à ceux de ses amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant que le colonel Gardner procédât à l'interrogatoire.

En présence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars, ne se maîtrisaient pas sans peine.