On ne trouve à Saint-Augustine qu'une ou deux scieries à vapeur, une fabrique de cigares, une distillerie de térébenthine. La ville, plus commerçante qu'industrielle, exporte ou importe des mélasses, des céréales, du coton, de l'indigo, des résines, des bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le port est assez animé par l'entrée et la sortie des steamers, employés au trafic et au transport des voyageurs pour les divers ports de l'Océan et le golfe du Mexique.

Saint-Augustine est le siège d'une des six cours de justice qui fonctionnent dans l'État de Floride. Quant à son appareil défensif, élevé contre les agressions de l'intérieur ou les attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort Marion ou Saint-Marc, construction du dix septième siècle bâtie à la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de cas, sans doute; mais il prête à l'admiration des archéologues et des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses mâchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent.

C'était précisément ce fort que la garnison confédérée avait précipitamment abandonné à l'approche de la flottille fédérale, bien que le gouvernement, quelques années avant la guerre, l'eût rendu plus sérieux au point de vue de la défense. Aussi, après le départ des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup férir.

Cependant les poursuites intentées à l'Espagnol Texar avaient eu un grand retentissement dans le comté.

Il semblait que ce dût être le dernier acte de la lutte entre ce personnage suspect et la famille Burbank. L'enlèvement de la petite fille et de la métisse Zermah était de nature à passionner l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononçait vivement en faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar fût l'auteur de l'attentat. Même pour des indifférents, il devait être curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait pas enfin être puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis longtemps.

L'émotion promettait donc d'être assez considérable à Saint- Augustine. Les propriétaires des plantations environnantes y affluaient. La question était de nature à les intéresser directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres établissements avaient été également ravagés par des bandes sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fédéral envisagerait ces crimes de droit commun, perpétrés sous le couvert de la politique séparatiste.

Le principal hôtel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reçu bon nombre de visiteurs, dont la sympathie était tout acquise à la famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre encore. En effet, rien de mieux approprié que cette vaste habitation du seizième siècle, ancienne demeure du corregidor, avec sa «puerta» ou porte principale, couverte de sculptures, sa large «sala» ou salle d'honneur, sa cour intérieure, dont les colonnes sont enguirlandées de passiflores, sa verandah sur laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris disparaissent sous les plus éclatantes couleurs de l'émeraude et du jaune d'or, ses miradores appliqués aux murs suivant la mode espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, — le tout dans un assez vaste enclos, un «patio» à murailles élevées. C'est, en un mot, une sorte de caravansérail qui ne serait fréquenté que par de riches voyageurs.

C'était là que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, accompagnés de Mars, avaient pris logement depuis la veille.

Après son infructueuse démarche à la prison de Jacksonville, James Burbank et son fils étaient revenus à Castle-House. En apprenant que Texar refusait de répondre au sujet de la petite Dy et de Zermah, la famille senti s'évanouir son dernier espoir. Toutefois la nouvelle que Texar allait être déféré à la justice militaire pour les faits relatifs à Camdless-Bay, fut un soulagement à ses angoisses. En présence d'une condamnation à laquelle il ne pouvait échapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence, puisqu'il s'agirait de racheter sa liberté ou sa vie.

Dans cette affaire, Miss Alice devait être le principal témoin à charge. En effet, elle se trouvait à la crique Marino au moment où Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu ce misérable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se prépara donc à partir pour Saint-Augustine. Son père voulut l'y accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cités à la requête du rapporteur près le Conseil de guerre. Mars avait demandé à se joindre à eux. Le mari de Zermah voulait être là quand on arracherait à l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu'à reprendre les deux prisonnières à ceux qui les retenaient par ordre de Texar.