Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double prévention de pillage et de rapt. C'était devant le Conseil de guerre, siégeant à Saint-Augustine, que l'accusé aurait à répondre de ses attentats.
VI
Saint-Augustine
Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amérique du
Nord, date du quinzième siècle. C'est la capitale du comté de
Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas même trois
mille habitants.
D'origine espagnole, Saint-Augustine est à peu près restée ce qu'elle était autrefois. Elle s'élève vers l'extrémité d'une des îles du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent trouver un refuge assuré dans son port, qui est assez bien protégé contre les vents du large, incessamment déchaînés contre cette côte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pénétrer, il faut franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream développent à son entrée.
Les rues de Saint-Augustine sont étroites comme celles de toutes les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grâce à leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin, rafraîchir l'atmosphère, le climat est très doux dans cette ville, qui est aux États-Unis ce que sont à la France Nice ou Menton sous le ciel de la Provence.
C'est plus particulièrement au quartier du port, dans les rues qui l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de palmier, leurs huttes misérables, sont dans un tel état d'abandon qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches, livrés à une divagation permanente.
La cité proprement dite offre un aspect très espagnol. Les maisons ont des fenêtres solidement grillagées, et à l'intérieur, le patio traditionnel — cour entourée de sveltes colonnades, avec pignons fantaisistes et balcons sculptés comme des retables d'autel. Quelquefois, un dimanche ou un jour de fête, ces maisons déversent leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mélange bizarre, senoras, négresses, mulâtresses, indiennes de sang mêlé, noirs, négrillons, dames anglaises, gentlemen, révérends, moines et prêtres catholiques, presque tous la cigarette aux lèvres, même lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'église paroissiale de Saint- Augustine, dont les cloches sonnent à toute volée et presque sans interruption depuis le milieu du dix septième siècle.
Ne point oublier les marchés, richement approvisionnés de légumes, de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux — que l'on égorge _hic _et _nunc _à la demande des acheteurs — d'oeufs, de riz, de bananes bouillies, de «frijoles», sortes de petites fèves cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes, olives, grenades, oranges, goyaves, pêches, figues, marañons —, le tout dans des conditions de bon marché qui rendent la vie agréable et facile en cette partie du territoire floridien.
Quant au service de la voirie, il est généralement fait, non par des balayeurs attitrés, mais par des bandes de vautours que la loi protège en défendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils dévorent tout, même les serpents, dont le nombre est trop considérable encore, malgré la voracité de ces précieux volatiles.
La verdure ne manque pas à cet ensemble de maisons qui constitue principalement la ville. À l'entrecroisement des rues, de subites échappées permettent au regard de s'arrêter sur les groupes d'arbres dont la ramure dépasse les toits et qu'anime l'incessante jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de grands palmiers qui balancent leur feuillage à la brise, semblables aux vastes éventails des señoras ou aux pankas indoues. Çà et là s'élèvent quelques chênes enguirlandés de lianes et de glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied forme une haie impénétrable. Tout cela est réjouissant, attrayant, et le serait plus encore, si les vautours faisaient consciencieusement leur service. Décidément, ils ne valent pas les balayeuses mécaniques.