L'espoir était rentré à Castle-House. On ne s'égarerait plus maintenant en recherches stériles. Mme Burbank, mise au courant de cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.

Ainsi, de l'aveu même de Zermah, c'était Texar en personne qui avait présidé au rapt de la petite fille à la Crique Marino. C'était lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce fait avec l'alibi invoqué par l'Espagnol? À l'heure où il commettait ce crime, comment pouvait-il être prisonnier des fédéraux, à bord d'un des bâtiments de l'escadre? Évidemment, cet alibi devait être faux, comme les autres, sans doute. Mais de quelle façon l'était-il, et apprendrait-on jamais le secret de cette ubiquité dont Texar semblait donner la preuve?

Peu importait, après tout. Ce qui était acquis maintenant, c'est que la métisse et l'enfant avaient été conduites tout d'abord au blockhaus de la Crique-Noire, puis entraînées à l'île Carneral. C'est là qu'il fallait les chercher, c'est là qu'il fallait surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au châtiment que méritaient depuis si longtemps ses criminelles manoeuvres.

Il n'y avait pas un jour à perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux Everglades la distance est assez considérable. Plusieurs jours devraient être employés à la franchir. Heureusement, ainsi que l'avait dit James Burbank, l'expédition, organisée par lui, était prête à quitter Castle-House.

Quant à l'île Carneral, les cartes de la péninsule floridienne en indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.

Ces Everglades constituent une région marécageuse, qui confine au lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septième parallèle, dans la partie méridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce lac, on compte près de quatre cents milles[3]. Au delà, c'est un pays peu fréquenté, qui était presque inconnu à cette époque.

Si le Saint-John eût été constamment navigable jusqu'à sa source, le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes difficultés; mais, très probablement, on ne pourrait l'utiliser que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est-à-dire jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrassé d'îlots, barré d'herbages, sans chenal suffisamment tracé, à sec parfois au plus bas du jusant, une embarcation un peu chargée eût rencontré de sérieux obstacles ou éprouvé tout au moins des retards. Cependant, s'il était possible de le remonter jusqu'au lac Washington, à peu près à la hauteur du vingt-huitième degré de latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup rapproché du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter. Le mieux était de se préparer pour un trajet de deux cent cinquante milles au milieu d'une région presque abandonnée, où manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources nécessaires à une expédition qui devait être rapidement conduite. C'est, eu égard à de telles éventualités, que James Burbank avait fait tous ses préparatifs.

Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expédition était réuni sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans éprouver une vive angoisse, avaient embrassé Mme Burbank, qui ne pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les sous-régisseurs les avaient accompagnés. Pyg lui-même était venu faire ses adieux à M. Perry, envers lequel il éprouvait maintenant une sorte d'affection. Il se souvenait des leçons qu'il en avait reçues sur les inconvénients d'une liberté pour laquelle il ne se sentait pas mûr.

L'expédition était ainsi composée: James Burbank, son beau-frère Edward Carrol, guéri de sa blessure, son fils Gilbert, le régisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi les plus braves, les plus dévoués du domaine — en tout dix-sept personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour servir de pilote tant que la navigation serait possible, en deçà comme au delà du lac George. Quant aux Noirs, habitués à manier la rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque le courant ou le vent ferait défaut.

L'embarcation — une des plus grandes de Camdless-Bay — pouvait gréer une voile qui, depuis le vent arrière jusqu'au largue, lui permettrait de suivre les détours d'un chenal parfois très sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantité suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien à craindre des bandes de Séminoles de la basse Floride, ni des compagnons de Texar, si l'Espagnol avait été rejoint par quelques- uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prévoir cette éventualité qui pouvait entraver le succès de l'expédition.