Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James Burbank la pressa dans ses bras comme si elle eût été déjà sa fille.
«Mon père… Gilbert… dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!…
Ramenez-moi ma soeur…
— Oui, chère Alice! répondit le jeune officier, oui!… Nous la ramènerons!… Que Dieu nous protège!»
M. Stannard, Miss Alice, les sous-régisseurs et Pyg étaient restés sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en détachait. Tous lui envoyèrent alors un dernier adieu, au moment où, prise par le vent de nord-est et servie par la marée montante, elle disparaissait derrière la petite pointe de la Crique Marino.
Il était environ six heures du matin. Une heure après, l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix heures, sans qu'il eût été nécessaire de faire usage des avirons, elle se trouvait à la hauteur de la Crique-Noire.
Le coeur leur battit à tous, quand ils rangèrent cette rive gauche du fleuve, à travers laquelle pénétraient les eaux du flux. C'était au delà de ces massifs de roseaux, de cannas et de palétuviers que Dy et Zermah avaient été entraînées tout d'abord. C'était là que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses complices les avaient si profondément cachées qu'il n'était rien resté de leurs traces après le rapt. Dix fois, James Burbank et Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remonté le fleuve à la hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus leur servît de retraite.
Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter. C'était à quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y relâcher.
Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain nombre de ballots qui serviraient à les transporter, lorsqu'il faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les bois épais dont sont couverts les territoires riverains du Saint- John.
Vers onze heures, quand la mer vint à renverser, le vent resta favorable. Il fallut, néanmoins, armer les avirons pour maintenir la vitesse. Les Noirs se mirent à la besogne, et, sous la poussée de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter rapidement le fleuve.
Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, évoluant d'une main sûre à travers les bras que les îles et les îlots forment au milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lançait sans une hésitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal impraticable, jamais il ne risquait de s'échouer sur un haut fond que la marée basse allait bientôt laisser à sec. Il connaissait le lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les détours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation avec autant de sûreté que les canonnières du commandant Stevens qu'il avait pilotées à travers les sinuosités de la barre.