Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la végétation n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais s'étendent presque à perte de vue. Quelques portions du sol, moins exposées à l'envahissement des eaux, étalent leurs tapis de noirs lichens, où se détachent les nuances violettes de petits champignons qui poussent là par milliards. Il n'aurait pas fallu se fier à ces terres mouvantes, sortes de mollières qui ne peuvent offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et ses compagnons eussent dû cheminer sur cette partie du territoire floridien, ils n'y auraient réussi qu'au prix des plus grands efforts, des plus extrêmes fatigues, de retards infiniment prolongés, en admettant qu'il n'eût pas fallu revenir en arrière. Seuls, des oiseaux aquatiques — pour la plupart des palmipèdes — peuvent s'aventurer à travers ce marécage, où l'on compte, en nombre infini, des sarcelles, des canards, des bécassines. Il y avait là de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation eût été à court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on aurait dû affronter toute une légion de serpents fort dangereux, dont les sifflements aigus se faisaient entendre à la surface des tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent des ennemis acharnés parmi les bandes de pélicans blancs, bien armés pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives malsaines du lac George.

Cependant l'embarcation filait avec rapidité. Sa voile hissée, un vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grâce à cette fraîche brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette journée, sans qu'il s'en suivît aucun retard. Aussi, le soir venu, les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au sud avaient-ils été vivement enlevés sans fatigues. Vers six heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrêtaient à l'angle inférieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac.

Si l'on fit halte — halte qui ne dura que le temps de prendre langue, soit une demi-heure au plus — c'est parce que trois ou quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles étaient occupées par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se livrent plus spécialement à la chasse et à la pêche au commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire.

Un des habitants de ce hameau fut interrogé. Pendant les journées précédentes, avait-il aperçu une embarcation, traversant le lac George et se dirigeant vers le lac Washington, — embarcation qui devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur et une enfant, une petite fille, blanche d'origine?

«En effet, répondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai vu passer une embarcation qui doit être celle dont vous parlez.

— Et a-t-elle fait halte à ce hameau? demanda Gilbert.

— Non! Elle s'est au contraire hâtée d'aller rejoindre le haut cours du fleuve. J'ai distinctement vu, à bord, ajouta le Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras.

— Mes amis, s'écria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les traces de Texar!

— Oui! répondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui!

— Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George? demanda Edward Carrol au Floridien.