Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'infléchissant plus directement vers le midi de la presqu'île. Ce n'est plus alors qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situées à trente milles dans le sud, entre 28°et 27°de latitude.
Le Saint-John cesse d'être navigable au-dessous du lac Washington. Quelques regrets qu'en éprouvât James Burbank, il fallut renoncer au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu d'un pays très difficile, le plus souvent marécageux, à travers des forêts sans fin, dont le sol, coupé de rios et de fondrières, ne peut que retarder la marche des piétons.
On débarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les provisions, furent répartis entre chacun des Noirs. Ce n'était pas là de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expédition. De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait été réglé d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement pourrait être organisé en quelques minutes.
Tout d'abord, Gilbert, aidé de Mars, s'occupa de cacher l'embarcation. Il importait qu'elle pût échapper aux regards, dans le cas où un parti de Floridiens ou de Séminoles viendrait visiter les rives du lac Washington. Il fallait que l'on fût assuré de la retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux gigantesques qui la défendent, on put aisément ménager une place à l'embarcation, dont le mât avait été préalablement couché. Et elle était si bien enfouie sous l'épaisse verdure, qu'il eût été impossible de l'apercevoir du haut des berges.
Il en était de même, sans doute, d'une autre barque que Gilbert aurait eu grand intérêt à retrouver. C'était celle qui avait amené Dy et Zermah au lac Washington. Évidemment, vu l'innavigabilité des eaux, Texar avait dû l'abandonner aux environs de cet entonnoir par lequel le lac se déverse dans le fleuve. Ce que James Burbank était forcé de faire alors, l'Espagnol devait l'avoir fait aussi.
C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les dernières heures du jour, afin de retrouver cette embarcation. C'eût été là un précieux indice, et la preuve que Texar avait suivi le fleuve jusqu'au lac Washington.
Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put être découverte, soit que les investigations n'eussent pas été portées assez loin, soit que l'Espagnol l'eût détruite, dans la pensée qu'il n'aurait plus à s'en servir, s'il était parti sans esprit de retour.
Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scènes. Mars se représentait sa femme exposée à tant de souffrances, il pâlissait de colère, et ces mots s'échappaient alors de sa bouche:
«Je tuerai Texar!»
Que n'était-il déjà à l'île Carneral, en présence du misérable, dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la famille Burbank, et qui lui avait enlevé Zermah, sa femme!