Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque à leur but!
Cependant plusieurs difficultés matérielles surgirent durant cette journée. Par suite de la sinuosité du fleuve, des pointes se projettent fréquemment en travers de son cours. Les sables, accumulés, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner. Autant d'allongements de la route, et, par cela même, quelques retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui n'aurait pas cessé d'être favorable, si de nombreux détours n'eussent modifié l'allure de l'embarcation. Les Noirs se courbaient alors sur leurs avirons et déployaient une telle vigueur qu'ils parvenaient à regagner le temps perdu.
Il se présentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint- John. C'étaient des îles flottantes formées par une prodigieuse accumulation d'une plante exubérante, le «pistia», que certains explorateurs du fleuve floridien ont justement comparée à une gigantesque laitue, étalée à la surface des eaux. Ce tapis herbeux offre assez de solidité pour que les loutres et les hérons puissent y prendre leurs ébats. Il importait, toutefois, de ne point s'engager à travers de telles masses végétales, d'où l'on ne se fût pas tiré sans peine. Lorsque leur apparition était signalée, Mars prenait toutes les précautions possibles pour les éviter.
Quant aux rives du fleuve, d'épaisses forêts les encaissaient alors. On ne voyait plus ces innombrables cèdres, dont le Saint- John baigne les racines en aval de son cours. Là poussent des quantités de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant à l'espèce du pin austral, qui trouvent des éléments favorables à leur végétation au milieu de ces terrains, au sous-sol inondé, appelés «barrens». L'humus y présente une élasticité très sensible, et telle, en quelques points, qu'un piéton peut perdre l'équilibre, lorsqu'il marche à sa surface. Heureusement, la petite troupe de James Burbank n'eut point à en faire l'épreuve. Le Saint-John continuait à la transporter à travers les régions de la Floride inférieure.
La journée se passa sans incidents. La nuit de même. Le fleuve ne cessait d'être absolument désert. Pas une embarcation sur ses eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance, d'ailleurs, il n'y avait point à se plaindre. Mieux valait ne trouver personne en cette contrée lointaine, où les rencontres risquent fort d'être mauvaises, car les coureurs des bois, les chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont gens plus que suspects.
On devait craindre également la présence des milices de Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient obligées à se retirer vers le sud. Cette éventualité eût été plus redoutable encore. Parmi ces détachements il y avait assurément des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait éviter tout combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas où il faudrait lui arracher ses prisonnières par la force.
Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le lac George et le lac Washington avait été franchie. Arrivée à la lisière de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire halte. L'étroitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours, lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud.
En somme, les deux tiers étant faits, James Burbank et les siens ne se trouvaient plus qu'à cent quarante milles des Everglades.
IX
La grande cyprière
Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins importants de cette région de la Floride méridionale. Ses eaux, peu profondes, sont embarrassées d'herbes que le courant arrache aux prairies flottantes — véritables nids à serpents qui rendent très dangereuse la navigation à sa surface. Il est donc désert comme ses rives, étant peu propice à la chasse, à la pêche, et il est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'à lui.