La petite Dy, au comble de l'épouvante, se pressait contre Zermah. Ah! si pour le salut de l'enfant, il eût suffi de se jeter au milieu de ces monstres, qui l'eussent enlacée comme un gigantesque poulpe aux mille tentacules, la métisse n'aurait pas hésité un instant!
Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle. Cette circonstance, à Dieu seul de la faire naître. Zermah n'avait plus de recours qu'en lui. Agenouillée sur la berge, elle implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus souvent l'agent de ses volontés.
Cependant, d'un moment à l'autre, quelques-uns des compagnons de Texar pouvaient se montrer sur la lisière de la forêt. Si d'un moment à l'autre, celui des Texar, qui était resté sur l'île, revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se mettrait-il à leur recherche?…
«Mon Dieu… s'écria la malheureuse femme, ayez pitié!…»
Soudain ses regards se portèrent sur la droite du canal.
Un léger courant entraînait les eaux vers le nord du lac où coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits fleuves qui se déversent dans le golfe du Mexique, et par lequel s'alimente le lac Okee-cho-bee à l'époque des grandes marées mensuelles.
Un tronc d'arbre, qui dérivait par la droite, venait d'accoster. Or, ce tronc ne pourrait-il suffire à la traversée du canal, puisqu'un coude de la rive, détournant le courant à quelques yards au-dessous, le rejetait vers la cyprière? Oui, évidemment. En tout cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'île, les fugitives ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'étaient en ce moment.
Sans plus réfléchir, comme par instinct, Zermah se précipita vers l'arbre flottant. Si elle eût pris le temps de la réflexion, peut- être se fût-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'île! Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, après s'être accotée aux branches, s'écarta de la rive.
Aussitôt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit à le ramener vers l'autre bord.
Cependant Zermah cherchait à se cacher au milieu du branchage qui la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges étaient désertes. Aucun bruit ne venait ni du côté de l'île, ni du côté de la cyprière. Une fois le canal traversé, la métisse saurait bien trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pût s'enfoncer dans la forêt sans courir le risque d'être aperçue. L'espoir lui était revenu. À peine se préoccupait-elle des reptiles, dont les gueules s'ouvraient de chaque côté du tronc d'arbre et qui se glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait fermé les yeux. D'une main, Zermah la tenait serrée contre sa poitrine. De l'autre elle était prête à frapper ces monstres. Mais, soit qu'ils fussent effrayés à la vue du coutelas qui les menaçait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux, ils ne s'élancèrent point sur l'épave.