Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas bien emmanché dans sa main, se tenait prête à le frapper… Cela ne fut pas nécessaire.
En un instant, les reptiles eurent enlacé l'animal, qui, après avoir répondu par des coups de crocs à leurs venimeuses morsures, disparut bientôt sous les herbes.
Texar avait assisté à la mort du chien, sans avoir eu le temps de lui porter secours. Zermah allait lui échapper…
«Meurs donc!» s'écria-t-il en tirant sur elle.
Mais l'épave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne fit qu'effleurer l'épaule de la métisse.
Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au milieu des roseaux, où un second coup de feu n'eût pu l'atteindre, et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprière.
Cependant, si la métisse n'avait plus rien à redouter de celui des Texar qui était retenu sur l'île, elle risquait encore de retomber entre les mains de son frère.
Aussi, tout d'abord, sa préoccupation fut-elle de s'éloigner le plus vite et le plus loin possible de l'île Carneral. La nuit venue, elle chercherait à se diriger vers le lac Washington. Employant tout ce qu'elle possédait de force physique, d'énergie morale, elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refusées à courir sur ce sol inégal, au milieu des fondrières qui fléchissaient comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont l'enchevêtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour elles.
Zermah continua donc à porter son cher fardeau, dont elle ne semblait même pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrêtait — moins pour reprendre haleine que pour prêter l'oreille à tous les bruits de la forêt. Tantôt elle croyait entendre des aboiements qui auraient été ceux de l'autre limier emmené par Texar, tantôt quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les partisans sudistes n'étaient pas aux prises avec le détachement fédéral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits n'étaient que les cris d'un oiseau imitateur ou la détonation de quelque branche sèche dont les fibres éclataient comme des coups de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle ne voulait rien voir des dangers qui la menaçaient, avant qu'elle eût atteint les sources du Saint-John.
Pendant une heure, elle s'éloigna ainsi du lac Okee-cho-bee, obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de l'escadre devaient croiser sur la côte de la Floride pour attendre le détachement envoyé sous les ordres du capitaine Howick. Et ne pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation le long du rivage?…