James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui écrivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers pour le prier de venir le rejoindre sans retard à Castle-House. Là, on serait relativement en sûreté, et s'il fallait chercher une autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intérieur du pays jusqu'au moment où les fédéraux en auraient assuré la tranquillité par leur présence, il serait plus facile de le faire.

Ainsi sollicité, Walter Stannard résolut d'abandonner momentanément Jacksonville et de se réfugier à Camdless-Bay. Il partit dans la matinée du 23, aussi secrètement que possible, sans avoir rien laissé pressentir de ses projets. Une embarcation l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John, à un mille en amont. Miss Alice et lui s'y embarquèrent, traversèrent rapidement le fleuve, et arrivèrent au petit port, où ils trouvèrent la famille Burbank.

Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Déjà Miss Alice n'était-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se trouvaient maintenant réunis. Ces mauvais jours, on les passerait ensemble, avec plus de sécurité et surtout avec de moindres angoisses.

En somme, il n'était que temps de quitter Jacksonville. Le lendemain, la maison de M. Stannard fut attaquée par une bande de malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prétendu patriotisme local. Les autorités eurent grand-peine à en empêcher le pillage, comme à préserver quelques autres habitations, qui appartenaient à d'honnêtes citoyens, opposés aux idées séparatistes. Évidemment, l'heure approchait où ces magistrats seraient débordés et remplacés par des chefs d'émeute. Ceux-ci, loin de réprimer les violences, les provoqueraient au contraire.

Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit à Zermah, Texar s'était décidé, depuis quelques jours, à quitter sa retraite inconnue pour venir à Jacksonville. Là, il avait retrouvé ses compagnons habituels, recrutés parmi les plus détestables sectaires de la population floridienne, venus des diverses plantations situées sur les deux rives du fleuve. Ces forcenés prétendaient imposer leurs volontés dans les villes comme dans la campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhérents des divers comtés de la Floride. En mettant en avant la question de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque temps encore, à Jacksonville comme à Saint-Augustine, où affluaient déjà tous les nomades, tous les aventuriers, tous les coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils seraient les maîtres, ils disposeraient de l'autorité, ils concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et civils. Les milices, les troupes régulières, ne tarderaient pas à faire cause commune avec ces violents — ce qui arrive fatalement à ces époques de trouble où la violence est à l'ordre du jour.

James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors. Plusieurs de ses affidés, dont il était sûr, le tenaient au courant des mouvements qui se préparaient à Jacksonville. Il savait que Texar y avait reparu, que sa détestable influence s'étendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole. Un pareil homme à la tête de la ville, c'était une menace directe contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se préparait-il à tout événement, soit pour une résistance, si elle était possible, soit pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House à l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir à la sûreté de sa famille et de ses amis, c'était sa première, sa constante préoccupation.

Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dévouement sans bornes. À toute heure, elle surveillait les abords de la plantation, principalement du côté du fleuve. Quelques esclaves, choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs, demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assignés. Toute tentative contre le domaine eût été signalée aussitôt. La famille Burbank ne pouvait être prise au dépourvu, sans avoir le temps de se réfugier à Castle-House.

Mais ce n'était pas par une attaque directe à main armée que James Burbank devait être inquiété tout d'abord. Tant que l'autorité ne serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion publique, les magistrats furent amenés à prendre une mesure, qui allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de l'esclavage, acharnés contre les gens du Nord.

James Burbank était le plus important des colons de la Floride, le plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les opinions libérales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord, lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses idées personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire à esclaves.

Le 26, dans la soirée, un planton, expédié de Jacksonville, arriva à Camdless-Bay, et remit un pli à l'adresse de James Burbank.