Là, Mme Burbank resta sans mouvement, près de Miss Alice, qui ne pouvait plus se soutenir elle-même.
À ce moment, le détachement de la milice, suivie de la horde des pillards, après avoir abandonné l'assaut, était loin déjà de l'enceinte. On n'entendait plus aucun cri, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. Miss Alice put croire que les assaillants, après s'être emparés de Castle-House, l'avaient quitté, sans y avoir laissé un seul de ses défenseurs. Alors elle éprouva une suprême angoisse, et tomba à son tour épuisée, pendant qu'un dernier gémissement lui échappait, un dernier appel. Il avait été entendu. James Burbank et ses amis s'étaient jetés au-dehors. Maintenant, ils savaient tout ce qui s'était passé à la crique Marino. Qu'importait que ces bandits se fussent éloignés d'eux? Qu'importait qu'ils n'eussent plus à craindre de se voir entre leurs mains? Un effroyable malheur venait de les frapper. La petite Dy était au pouvoir de Texar!
Voilà ce que Miss Alice raconta en phrases entrecoupées de sanglots. Voilà ce qu'entendit Mme Burbank, revenue à elle, et noyée dans ses larmes. Voilà ce qu'apprirent James Burbank, Stannard, Carrol, Perry, et leurs quelques compagnons. Cette pauvre enfant enlevée, entraînée on ne savait où, entre les mains du plus cruel ennemi de son père!… Que pouvait-il y avoir au delà, et était-il possible que l'avenir réservât de plus grandes douleurs à cette famille?
Tous furent accablés de ce dernier coup. Après que Mme Burbank eut été transportée dans sa chambre et déposée sur son lit, Miss Alice était restée près d'elle.
En bas, dans le hall, James Burbank et ses amis cherchaient à se concerter sur ce qu'il y aurait à faire pour retrouver Dy, pour l'arracher avec Zermah aux mains de Texar. Oui, sans doute, la dévouée métisse essayerait de défendre l'enfant jusqu'à la mort! Mais, prisonnière d'un misérable animé d'une haine personnelle, n'allait-elle pas payer de sa vie les dénonciations qu'elle avait portées contre lui?
Alors, James Burbank s'accusait d'avoir obligé sa femme à quitter Castle-House, de lui avoir préparé un moyen d'évasion qui avait tourné si mal. Était-ce donc le hasard seul auquel il fallait attribuer la présence de Texar à la crique Marino? Non, évidemment. Texar, d'une façon ou d'une autre, connaissait l'existence du tunnel. Il s'était dit que les défenseurs de Camdless-Bay tenteraient peut-être de s'échapper par là, lorsqu'ils ne pourraient plus tenir dans l'habitation. Et, après avoir conduit sa troupe sur la rive droite du fleuve, après en avoir forcé les palissades de l'enceinte, après avoir obligé James Burbank et les siens à se réfugier derrière les murs de Castle- House, nul doute qu'il ne fût venu se poster avec quelques-uns de ses complices près de la crique Marino. Là, il avait inopinément surpris les deux Noirs qui gardaient l'embarcation, il avait fait égorger ces malheureux dont les cris ne purent être entendus au milieu du tumulte des assaillants. Puis l'Espagnol avait attendu que Zermah se montrât, et la petite Dy un peu après elle. Les voyant seules, il dut penser que ni Mme Burbank ni son mari, ni ses amis, ne s'étaient encore décidés à fuir Castle-House. Donc, il fallait se contenter de cette proie, et il avait enlevé l'enfant et la métisse pour les conduire en quelque retraite inconnue où il serait impossible de les retrouver!
Et de quel coup plus terrible le misérable aurait-il pu frapper la famille Burbank? Ce père, cette mère, les eût-il fait souffrir davantage, s'il leur eût arraché le coeur!
Ce fut une horrible nuit que passèrent les survivants de Camdless- Bay. Ne devaient-ils pas craindre, en outre, que les assaillants songeassent, à revenir, plus nombreux ou mieux armés, afin d'obliger les derniers défenseurs de Castle-House à se rendre? Cela n'arriva pas, heureusement. Le jour reparut sans que James Burbank et ses compagnons eussent été mis en alerte par une nouvelle attaque.
Combien il aurait été utile, cependant, de savoir à quel propos ces trois coups de canon avaient été tirés la veille, et pourquoi les assaillants s'étaient repliés, alors qu'un dernier effort — un effort d'une heure à peine — leur eût livré l'habitation! Devait-on croire que ce rappel était motivé par quelque démonstration des fédéraux qui aurait eu lieu à l'embouchure du Saint-John? Les navires du commodore Dupont étaient-ils maîtres de Jacksonville? Rien n'eût été plus désirable dans l'intérêt de James Burbank et des siens. Ils auraient pu commencer en toute sécurité les plus actives recherches pour retrouver Dy et Zermah, s'attaquer directement à Texar, si l'Espagnol n'avait pas battu en retraite avec ses partisans, le poursuivre comme le promoteur des dévastations de Camdless-Bay, et surtout comme l'auteur du double rapt de la métisse et de l'enfant.
Cette fois, il n'y aurait pas d'alibi possible et de la nature de celui que l'Espagnol avait invoqué au début de cette histoire, quand il avait comparu, devant le magistrat de Saint-Augustine. Si Texar n'était pas à la tête de cette bande de malfaiteurs qui avait envahi Camdless-Bay — ce que le messager de M. Harvey n'avait pu dire à James Burbank — le dernier cri de Zermah n'avait-il pas clairement révélé quelle part directe il avait prise au rapt. Et d'ailleurs, Miss Alice ne l'avait-elle pas reconnu au moment où son embarcation s'éloignait?