Oui! la justice fédérale saurait bien faire avouer à ce misérable en quel lieu il avait entraîné ses victimes, et le punir de crimes qu'il ne pourrait plus nier.

Malheureusement, rien ne vint confirmer les hypothèses de James Burbank relativement à l'arrivée de la flottille nordiste dans les eaux du Saint-John. À cette date du 3 mars, aucun navire n'avait encore quitté la baie de Saint-Mary. Cela fut amplement démontré par des nouvelles que l'un des régisseurs alla chercher le jour même sur l'autre rive du fleuve. Nul bâtiment n'avait encore paru à la hauteur du phare de Pablo. Tout se bornait à l'occupation de Fernandina et du fort Clinch. Il semblait que le commodore Dupont ne voulût s'avancer qu'avec une extrême circonspection jusqu'au centre de la Floride. Quant à Jacksonville, le parti de l'émeute y dominait toujours. Après l'expédition de Camdless-Bay, l'Espagnol avait reparu dans la ville. Il y organisait la résistance pour le cas où les canonnières de Stevens tenteraient de franchir la barre du fleuve. Sans doute, quelque fausse alerte l'avait rappelé la veille avec sa bande de pillards. Après tout, l'oeuvre de vengeance de Texar n'était-elle pas suffisante, maintenant que la plantation était dévastée, les chantiers détruits par l'incendie, les Nègres dispersés dans les forêts du comté et auxquels il ne restait plus rien de leurs baraccons en ruine, enfin la petite Dy enlevée à son père, à sa mère, sans qu'on put retrouver trace de l'enlèvement.

James Burbank n'en fut que trop certain, quand, pendant la matinée, Walter Stannard et lui eurent remonté la rive droite du fleuve. En vain avaient-ils exploré les moindres anses, cherché quelque indice qui leur aurait indiqué la direction suivie par l'embarcation. Toutefois, cette recherche n'avait pu être que bien incomplète, et il faudrait également visiter la rive gauche.

Mais, en ce moment, était-ce possible? Ne fallait-il pas attendre que Texar et ses partisans fussent réduits à l'impuissance par l'arrivée des fédéraux? Mme Burbank, dans l'état où elle se trouvait, Miss Alice, qui ne pouvait plus la quitter, Edward Carrol, alité pour quelques jours, n'eût-il pas été imprudent de les laisser seuls à Castle-House, lorsqu'un retour des assaillants était toujours à redouter?

Et, ce qui était plus désespérant encore, c'est que James Burbank ne pouvait même songer à porter plainte contre Texar, ni pour la dévastation de son domaine, ni pour l'enlèvement de Zermah et de la petite fille. Le seul magistrat auquel il aurait eu à s'adresser, c'était l'auteur même de ces crimes. Il fallait donc attendre que la justice régulière eût repris son cours à Jacksonville.

«James, dit M. Stannard, si les dangers qui menacent votre enfant sont terribles, du moins Zermah est avec elle, et vous pouvez compter sur son dévouement qui ira…

— Jusqu'à la mort… soit! répondit James Burbank. Et quand
Zermah sera morte?…

— Écoutez-moi, mon cher James, répondit M. Stannard. En y réfléchissant, ce n'est pas l'intérêt de Texar d'en venir à cette extrémité. Il n'a pas encore quitté Jacksonville, et, tant qu'il y sera, je pense que ses victimes n'ont aucun acte de violence à craindre de sa part. Votre enfant ne peut-elle être une garantie, un otage contre les représailles qu'il doit redouter, non seulement de vous, mais aussi de la justice fédérale, pour avoir renversé les autorités régulières de Jacksonville et dévasté la plantation d'un nordiste? Évidemment. Aussi son intérêt est-il de les épargner, et mieux vaut attendre que Dupont et Sherman soient les maîtres du territoire pour agir contre lui!

— Et quand le seront-ils?… s'écria James Burbank.

— Demain… aujourd'hui, peut-être! Je vous le répète, Dy est la sauvegarde de Texar. C'est pour cela qu'il a saisi l'occasion de l'enlever, sachant bien aussi qu'il vous briserait le coeur, mon pauvre James, et le misérable y a cruellement réussi!»