Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du comte de Leitrim.
Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,—ce qu'on appelle vulgairement des «cabins»—n'ont de la chaumière que le chaume, toiture insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes, qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales. C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines, n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres, aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible[4].
On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés, mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception de la pomme de terre.
A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le véritable ami, le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste expression recueillie par Mlle de Bovet.
Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol, un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée; un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres, un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon, quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements, des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges, effilochées par l'usage.
C'était la misère dans toute son abomination,—la misère telle qu'elle s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités.
Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard, et la litière aux enfants,—les verges aussi.
La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et osseuses, plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, haleine saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise rapiécée et d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils ne s'écorchaient point aux cailloux.
Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol devrait produire en céréales.
Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le «baby-farming.»