Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres. Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi, par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans entrailles—et le cas n'est que trop fréquent—n'est-il pas rare qu'il succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!... C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du «baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés hors des villes.

Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur propre misère.

Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit garçon de deux ans et neuf mois.

Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,—ce work-house, dont sont pourvus non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de la Grande-Bretagne.

Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir. Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily. Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés, le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant, douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux traitées que des petits d'animaux.

Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom. Que voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy», P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est resté.

Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les romans, cela!

Des trois produits de cette portée,—n'est-ce pas le mot?—remise à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,—deux ans et neuf mois seulement,—brun, avec des yeux brillants qui promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?...

Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants.