Ainsi raisonnait P'tit-Bonhomme, et, on s'en doute bien, il n'avait pas été sans parler à la ferme de ses amis d'autrefois. Aussi la ferme s'était-elle intéressée à leur sort.

P'tit-Bonhomme regardait à travers la campagne. ([Page 150.])

Martin Mac Carthy avait donc fait une enquête; mais—on ne l'a pas oublié,—il n'en était rien résulté à l'égard de Sissy, la fillette ayant disparu du hameau de Rindok.

Pour ce qui est de Grip, on avait reçu une réponse de Galway. Le pauvre garçon, à peine remis de sa blessure, n'ayant plus d'emploi, avait quitté la ville, et, sans doute, il errait d'une bourgade à l'autre afin de se procurer de l'ouvrage. Gros chagrin pour P'tit-Bonhomme, de se sentir si heureux, tandis que Grip ne l'était probablement pas! M. Martin se fût intéressé à Grip, et n'aurait pas mieux demandé que de l'occuper à la ferme, où il aurait fait de bon travail. Mais on ignorait ce qu'il était devenu... Les deux pensionnaires de l'école des déguenillés se reverraient-ils un jour?... Pourquoi ne pas en garder l'espoir?...

A Kerwan, la famille Mac Carthy menait une existence laborieuse et régulière. Les fermes les plus rapprochées en étaient distantes de deux ou trois milles. On ne voisine guère entre tenanciers au milieu de ces districts peu fréquentés de la basse Irlande. Tralee, le chef-lieu du comté, se trouvait à une douzaine de milles, et M. Martin ou Murdock n'y allaient que si leurs affaires les y obligeaient, les jours de marché.

La ferme dépendait de la paroisse de Silton, située à cinq milles de là,—un village d'une quarantaine de maisons, avec une centaine d'habitants réunis autour de leur clocher. Le dimanche, on attelait la carriole pour conduire les femmes à la messe, et les hommes suivaient à pied. Le plus souvent, Grand'mère restait au logis par dispense du curé, eu égard à son âge, à moins qu'il ne s'agît des fêtes de Noël, de Pâques ou de l'Assomption.

Et dans quelle tenue P'tit-Bonhomme se présentait à l'église de Silton! Ce n'était plus l'enfant en haillons qui se glissait sous le porche de la cathédrale de Galway et se dissimulait derrière les piliers. Il ne craignait plus d'être chassé, il ne tremblait pas devant cette redingote sévère, ce gilet montant, cette longue canne, dont l'ensemble constitue l'important bedeau de paroisse. Non! il avait sa place au banc, près de Martine et de Kitty, il écoutait les chants sacrés, il y répondait d'une voix douce, il suivait l'office dans un livre à images, dont Grand'mère lui avait fait cadeau. C'était un garçon que l'on pouvait montrer avec quelque fierté, vêtu de son tweed de bonne étoffe, toujours propre et dont il prenait grand soin.

La messe achevée, on remontait dans la carriole, on revenait à Kerwan. Cet hiver-là, par exemple, il neigeait à gros tourbillons, des fois, et la bise piquait ferme. Tous avaient les yeux rougis par le froid, la face gercée. A la barbe de M. Martin et de ses fils pendaient de petits cristaux de glace, ce qui leur faisait comme des têtes de plâtre.