Il faut retenir que P'tit-Bonhomme, quoiqu'il ne fût qu'au début de la vie, était plus porté à saisir le côté pratique que le côté curieux des choses. Il ne se demandait pas comment d'un simple grain il pouvait sortir un épi, mais combien l'épi rendrait de grains de blé, d'orge ou d'avoine. Et, la moisson venue, il se promettait de les compter, comme il comptait les œufs de la basse-cour, et d'inscrire le résultat de ses calculs. C'était sa nature. Il eût plutôt compté les étoiles qu'il ne les eût admirées.

Par exemple, il accueillait avec joie l'apparition du soleil, moins encore pour la lumière que pour la chaleur qu'il venait répandre sur le monde. On dit que les éléphants de l'Inde saluent l'astre du jour, quand il se lève à l'horizon, et P'tit-Bonhomme les imitait, s'étonnant que ses moutons ne fissent pas entendre un long bêlement de reconnaissance. N'est-ce pas lui qui fond les neiges dont le sol est recouvert? Pourquoi donc, en plein midi, au lieu de le regarder en face, ces animaux se serraient-ils les uns contre les autres, la tête basse, de telle façon qu'on ne leur voyait plus que le dos, faisant ce qu'on appelle leur «prangelle». Décidément, les moutons sont des ingrats!

Il était rare que P'tit-Bonhomme ne fût pas seul sur les pâtures pendant la plus grande partie de la journée. Quelquefois, cependant, Murdock ou Sim s'arrêtaient sur la route, non pour surveiller le berger, car on pouvait se fier à lui, mais par goût d'échanger quelques propos familiers.

«Eh! lui disaient-ils, le troupeau va-t-il bien, et l'herbe est-elle épaisse?...

—Très épaisse, monsieur Murdock.

—Et tes moutons sont sages?...

—Très sages, Sim... Demande à Birk... Il n'est jamais obligé de les mordre!»

Birk, pas beau, mais très intelligent, très courageux, était devenu le fidèle compagnon de P'tit-Bonhomme. Il est positif que tous deux causaient ensemble, des heures durant. Ils se disaient des choses qui les intéressaient. Lorsque le jeune garçon le regardait dans les yeux en lui parlant, Birk, dont le long nez tremblottait au bout de sa narine brune, semblait humer ses paroles. Il remuait bavardement sa queue,—cette queue qu'on a justement appelée un «sémaphore portatif». Deux bons amis, à peu près du même âge, et qui s'entendaient bien.

Avec le mois de mai, la campagne devint verdoyante. Les fourrages faisaient déjà une chevelure touffue de sainfoin, de trèfle et de luzerne aux pâturages. Il est vrai, les champs, ensemencés de grains, n'avaient jusqu'ici que de menues pousses, pâles comme ces premiers cheveux qui apparaissent sur la tête d'un bébé. P'tit-Bonhomme éprouvait l'envie d'aller les tirer pour les faire grandir. Et, un jour que M. Martin était venu le rejoindre, il lui communiqua sa fameuse idée.

«Eh, mon garçon, répondit le fermier, est-ce que si l'on te tirait les cheveux, tu t'imagines qu'ils en pousseraient plus vite?... Non! on te ferait mal, voilà tout.