«Il reviendra, disait-il. Je ne le connais pas, et il faut que je le connaisse... puisqu'il est de la famille.
—Et il t'aimera comme nous t'aimons tous, répondit-elle.
—C'est pourtant beau, d'être marin, Grand'mère! Quel dommage qu'il faille se quitter et pour si longtemps! On ne pourrait donc pas aller en mer, toute une famille?...
—Non, mon enfant, non, et, quand s'en est allé Pat, cela m'a fait beaucoup de peine... Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent ne se séparer jamais!... Notre garçon aurait pu rester à la ferme... il aurait eu sa part de travail, et nous ne serions pas dévorés d'inquiétude!... Il ne l'a pas voulu... Dieu nous le ramène!... N'oublie pas de prier pour lui!
—Non, Grand'mère, je ne l'oublie pas... pour lui et pour vous tous!»
Les labours furent repris dès les premiers jours d'avril. Grosse besogne, car la terre est encore dure, que de la retourner à la charrue, de la fouler au rouleau pour l'égaliser, de la passer à la herse. Il fallut faire venir quelques manouvriers du dehors. M. Martin et ses deux fils n'auraient pu y suffire. En effet, les moments sont précieux, quand on a dû attendre le printemps pour semer. Et puis, il y avait aussi les légumes, et en ce qui concerne les pommes de terre, à choisir ceux de ces tubercules dont les «œils» peuvent assurer une forte récolte.
En même temps, les bestiaux allaient sortir de l'étable. Les porcs, on les laissait vaguer à travers la cour et sur la route. Les vaches, que l'on mettait au piquet dans les prairies, n'exigeaient pas grande surveillance. On les menait le matin, on les ramenait le soir. La traite était l'ouvrage des femmes. Mais il y avait à garder les moutons, qui s'étaient nourris de paille, de choux et de navets pendant l'hiver, à les conduire au pacage, tantôt sur un champ, tantôt sur un autre. Il semblait bien que P'tit-Bonhomme était tout désigné pour être le berger de ce troupeau.
Martin Mac Carthy ne possédait, on le sait, qu'une centaine de moutons, de cette bonne race écossaise à longue laine plutôt grisâtre que blanche, avec le museau noir et les pattes de même couleur. Aussi, la première fois que P'tit-Bonhomme les dirigea vers la pâture, à un demi-mille de la ferme, éprouva-t-il une certaine fierté d'exercer ces nouvelles fonctions. Cette troupe bêlante qui défilait sous ses ordres, son chien Birk qui faisait ranger les retardataires, les quelques béliers qui marchaient en tête, les agneaux qui se pressaient près de leurs mères... quelle responsabilité! Si l'un d'eux venait à s'égarer!... Si les loups rôdaient aux environs!... Non! Avec Birk, et son couteau passé à la ceinture, le jeune berger n'avait pas peur des loups.
Il partait tout au matin, une grosse miche, un œuf dur, un morceau de lard au fond de son bissac, de quoi dîner à midi en attendant le repas du soir. Les moutons, il les comptait au sortir de l'étable, et il les comptait au retour. De même les chèvres qu'il surveillait également et que les chiens laissent libres d'aller et venir.
Pendant les premiers jours, le soleil était à peine levé, lorsque P'tit-Bonhomme remontait la route derrière son troupeau. Quelques étoiles brillaient encore vers le couchant. Il les voyait s'éteindre peu à peu, comme si le vent eût soufflé dessus. Alors les rayons solaires, frissonnant à travers l'aube, se glissaient jusqu'à lui, en piquant d'une gemme étincelante les cailloux et les gerbes. Il regardait à travers la campagne. Le plus souvent, sur un champ voisin, M. Martin et Murdock poussaient la charrue, qui laissait un sillon droit et noirâtre derrière elle. Dans un autre, Sim lançait d'un geste régulier la semence que la herse allait bientôt recouvrir d'une légère couche de terre.