Et, en parlant ainsi, il regardait ce vigoureux gars, bien planté, bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa figure hâlée par le soleil et la brise. Un marin, cela lui paraissait être quelque personnage considérable... un être à part... un monsieur qui allait sur l'eau. Comme il comprenait que Pat fût le préféré de Grand'mère, qui le tenait par la main comme pour l'empêcher de les quitter trop tôt!...
Pat avait narré son histoire. ([Page 161.])
Pendant la première heure, il va sans dire que Pat avait narré son histoire, expliqué pourquoi il avait été si longtemps sans donner de ses nouvelles,—si longtemps qu'on l'avait cru perdu. Et il s'en était fallu de peu qu'il ne revînt jamais au pays. Le Guardian avait fait côte sur un des îlots de la mer des Indes, dans les parages du sud. Là, treize mois durant, les naufragés n'eurent pour lieu de refuge qu'une île déserte, située en dehors des routes maritimes, sans aucune communication avec le reste du monde. Enfin, à force de travail, on était parvenu à renflouer le Guardian. Tout avait été sauvé, navire et cargaison. Et Pat s'était si remarquablement distingué par son zèle et son courage, que, sur la proposition du capitaine, la maison Marcuard de Liverpool venait de le rembarquer en qualité de maître d'équipage pour une prochaine navigation à travers le Pacifique. Les choses étaient donc au mieux.
Dès le lendemain, le personnel de Kerwan se remit à la besogne, et il fut démontré que le manouvrier malade allait être remplacé par un rude travailleur.
Septembre arrivé, la moisson battit son plein. Si, comme à l'habitude, le rendement du blé resta assez médiocre, du moins, les seigles, les orges et les avoines produisirent-ils une abondante récolte. Cette année 1878 était incontestablement une année fructueuse. Le receveur des fermages pourrait se présenter même avant Noël, s'il était pressé. On le paierait en bel et bon argent, et les approvisionnements en réserve seraient pour l'hiver. Il est vrai, Martin Mac Carthy ne parvenait guère à grossir son épargne; il vivait de son travail qui assurait le présent, mais non l'avenir. Ah! l'avenir des tenanciers de l'Irlande, toujours à la merci des caprices climatériques! C'était l'incessante préoccupation de Murdock. Aussi sa haine ne cessait-elle de s'accroître contre un tel état social, qui ne finirait qu'avec l'abolition du landlordisme et la rétrocession du sol aux cultivateurs par voie de paiements échelonnés.
«Il faut avoir confiance!» lui répétait Kitty.
Et Murdock la regardait sans répondre.
Ce fut ce mois-là, le 9, que l'événement si impatiemment attendu mit en fête la ferme de Kerwan. Kitty, qui s'était à peine alitée, donna le jour à une petite fille. Quelle joie pour tout le monde! Ce bébé, on le reçut comme un ange qui serait entré par la fenêtre de la grande salle en battant de l'aile. Grand'mère et Martine se l'arrachaient, Murdock eut un sourire de bonheur en embrassant son enfant. Ses deux frères demeuraient en adoration devant leur nièce. N'était-ce pas le premier fruit que donnait cette maîtresse branche de l'arbre de la famille, la branche Kitty-Murdock, en attendant que les deux autres voulussent bien en produire autant? Et si la jeune mère fut félicitée, choyée, entourée de soins! Et si des larmes d'attendrissement coulèrent!... On eût dit que le logis était vide avant la naissance de ce petit être!