P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui fermait la cour...
Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché. Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de l'homme?...
P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait s'approcher de la maison...
Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient encore là, il fallait le savoir...
P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...
Personne ne lui répondit.
Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.
Voici ce qui s'était passé pendant son absence.
Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes, des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...
Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue, l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse, que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra plus s'y blottir.