Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité, comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur du paysan irlandais!
Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus effroyables encore.
En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main sur lui.
Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors, pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.
A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est juste et humain.
La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés, avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.
Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter, suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre ses bras, au milieu des constables et des recors.
Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille femme?...
P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles, appelant toujours... et personne... personne!
Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait d'anéantir!...