Le lendemain, il fallut se lever de bonne heure, car l'itinéraire de lord Piborne comportait une assez longue étape. La marquise se fit prier. Marion lui trouvait le teint un peu pâle, la mine un peu défaite. De là, discussion sur la question de continuer le voyage ou de revenir le jour même à Trelingar-castle. Lady Piborne inclinait vers cette solution; mais lord Piborne, ayant fait valoir que leurs intimes amis, le duc de Francastar et la duchesse de Wersgalber avaient poussé leur excursion jusqu'à Valentia, il fut décidé, en dernier lieu, que l'itinéraire ne serait pas modifié. Grande satisfaction pour P'tit-Bonhomme, qui ne craignait rien tant que de rentrer au château sans avoir revu la mer.

Le landau était attelé dès neuf heures du matin. Le marquis et la marquise s'assirent au fond, le comte Ashton sur le devant. John et Marion occupaient le siège de derrière, et le groom prit place près du cocher. On laissa le landau découvert, quitte à le refermer en cas de mauvais temps. Enfin, les nobles voyageurs, dès qu'ils eurent reçu les respectueux hommages du personnel de Brandons-cottage, se mirent en route.

Pendant un quart de mille, les deux vigoureux chevaux suivirent la rive gauche du Doogary, l'un des affluents du lac Supérieur, puis ils s'engagèrent le long des rudes rampes de la chaîne des Gillyenddy-Reeks. La voiture ne marchait qu'au pas en s'élevant sur ces croupes abruptes. A chaque détour de ce lacet, de nouveaux sites s'offraient aux regards. P'tit-Bonhomme était probablement seul à les admirer. On traversait alors la partie la plus accidentée du comté de Kerry et même de toute l'Irlande. A neuf milles au sud-est, par delà les Gillyenddy-Reeks, le Carrantuohill effilait sa pointe perdue à trois mille pieds entre les nuages. Au bas des montagnes gisaient nombre de moraines éparses, un chaos de blocs erratiques, accumulés par la poussée lente et continue des glaciers.

Au milieu du jour, laissant les monts Tomie et la Montagne-Pourpre à droite, le landau s'engagea sur la rampe d'une étroite coupée des Gillyenddy-Reeks. C'est une brèche célèbre dans le pays, la brèche de Dunloe, et le valeureux Roland n'a pas fendu d'un coup plus formidable le massif pyrénéen. Çà et là de jolis lacs variaient l'aspect de ces contrées sauvages, et, pour peu que cela eût intéressé Leurs Seigneuries, P'tit-Bonhomme aurait pu raconter les légendes du pays, car il avait eu le soin d'étudier son Guide avant de partir. Mais on n'y eût pris aucun agrément.

Au delà de cette brèche, le landau, d'une allure plus rapide, descendit les pentes du nord-ouest. Dès trois heures, il atteignit la rive droite de la Lawne, dont le lit sert de déversoir au trop plein des lacs de Killarney, en dirigeant leurs eaux sur la baie Dingle. Cette rivière fut côtoyée pendant quatre milles, et il était six heures, lorsque les voyageurs vinrent faire halte à la petite bourgade de Kilgobinet, fatigués par une étape de neuf milles.

Nuit calme dans un hôtel où le confortable, quelque peu insuffisant, fut remplacé par des égards multiples et des attentions respectueuses, reçus avec cette indifférence que donne l'habitude des hautes situations. Puis, à l'extrême inquiétude de P'tit-Bonhomme, nouvelles hésitations relatives à la direction que prendrait le landau au jour levant, soit à droite pour revenir à Killarney, soit à gauche pour gagner l'estuaire de la Valentia. Mais, l'hôtelier ayant affirmé que, deux mois auparavant, le prince et la princesse de Kardigan avaient parcouru cette dernière route, lord Piborne fit comprendre à lady Piborne qu'il convenait de suivre les traces de ces augustes personnages.

Départ de Kilgobinet à neuf heures du matin. Ce jour-là, le temps était pluvieux. Il fallut rabattre la capote du landau. Assis près du cocher, le groom ne pourrait guère s'abriter contre les rafales. Bah! il en avait reçu bien d'autres.

Notre jeune garçon ne perdit donc rien des sites qui méritaient d'être admirés, les chaînes embrumées de l'est, les longues et profondes déclivités de l'ouest, s'abaissant vers le littoral. Le sentiment des beautés de la nature se développait graduellement en son âme, et il ne devait pas en perdre le souvenir.

Dans l'après-midi, à mesure que les montagnes dominées par le Carrantuohill reculaient dans l'est, les monts Iveragh se levèrent à l'horizon opposé. Au delà, à s'en rapporter au Guide, une route plus facile descendait jusqu'au petit port de Cahersiveen.

Leurs Seigneuries atteignirent le soir la bourgade de Carramore, ayant fourni une étape d'une dizaine de milles. Comme cette région est fréquentée par les excursionnistes, les hôtels, convenablement tenus, n'y font point défaut, et il n'y eut pas lieu d'utiliser les réserves du landau.